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Didier Roth-Bettoni: "La question aujourd’hui, ce n’est plus la sexualité homosexuelle, mais la question de l’identité"

Julien Claudé-Pénégry

Didier Roth-Bettoni, journaliste, historien du cinéma LGBTQI, auteur et producteur pour France Culture revient pour Strobo sur la déferlante LGBT sur les écrans.


 

Bonjour Didier, pouvez-vous nous faire un bref retour sur l’homosexualité ou la question de genre dans le 7e art ? 

C’est une question tellement large, et tellement complexe, parce que ce n’est pas une histoire linéaire, et parce qu’elle n’est pas la même selon les pays ou les régions du monde. Bref, il faudrait une multitude de nuances pour être précis. Mais, si j’étais schématique et si je m’en tiens aux pays occidentaux, je dirais que c’est l’histoire d’un passage — progressif et plein de chausse-trapes, d’accidents historiques, de retours en arrière… — d’une invisibilité quasi absolue des personnages LGBTQI qui, pendant longtemps “n’existent” que de manière cryptée, à une visibilité de plus en plus grande. J’ajouterais que c’est aussi le passage de personnages qui ne sont que stéréotypes à une variété sans cesse plus importante de profils, de parcours et d’identités ; et que c’est aussi le passage d’une longue période de représentations majoritairement hostiles à des représentations heureusement infiniment plus bienveillantes. Tout cela est pour une large part la résultante d’une évolution fondamentale : la prise en charge, à un moment donné (en gros à partir des années 1960), de la production d’images de l’homosexualité par des réalisateurs·rices LGBT. Encore une fois, tout cela mériterait presque à chaque mot d’être développé, complété, nuancé…

 

Quelles ont été les séries qui selon vous ont marqué l’histoire de la présence LGBT à l’écran ? 

La série pionnière en la matière, c’est sans conteste Queer as folk : pour la première fois, on ne se contente pas d’un personnage LGBTQI faisant un petit tour dans un épisode ou deux puis disparaissant, il ne s’agit plus de protagonistes secondaires, mais d’une série intégralement centrée sur la vie, la sexualité, les problèmes d’un groupe d’amis gays. Franchement, ça a été une révolution, de la même manière que The L word a été révolutionnaire pour les lesbiennes. Dans les deux cas, l’important est aussi que ces séries absolument LGBTQI ont touché un public infiniment plus large que les seul·e·s gays ou lesbiennes, et ont offert au grand public des personnages LGBTQI bien plus divers et moins stéréotypés que ce que celui-ci avait l’habitude de voir. Transparent a sans doute joué un rôle équivalent sur la transidentité, de même que Pose a donné une visibilité à des personnages queer jusque-là très invisibilisés : racisé·e·s, trans, précaires, séropositifs et malades du sida… J’ajouterais à cette liste une websérie destinée aux ados comme Skam pour sa belle inclusivité, ou Special qui met en lumière le validisme.

Les LGBTQIAP+ ne sont pas nouveaux, iels ont toujours été présent.e.s soit totalement absent.e.s, soit porteur.euse.s de clichés. Qu’est ce qui explique que depuis quelques années les choses aient radicalement changées et pourquoi aussi tardivement ? 

Je pourrais me contenter de vous répondre par le contexte sociétal, les évolutions législatives à l’œuvre un peu partout dans les pays d’Europe ou aux Etats-Unis — ceci dit sans préjuger des retours en arrière qui pourraient bien arriver là-bas comme ici… —, la meilleure reconnaissance des identités LGBTQI dans toute leurs diversités portées notamment par les nouvelles générations… et ce ne serait évidemment pas faux. Pour autant, ça ne me semble pas suffisant. Il faut y ajouter la multiplication des modes de diffusion et de production, l’existence de chaînes ou de plateformes qui ciblent très ouvertement un public LGBTQI friand d’images, et notamment d’images de lui-même. HBO, Netflix, les productions pour le web… l’ont bien compris. Sans oublier les transformations radicales des modes de consommation avec le streaming… Mais tout cela ne serait rien, ou pas grand-chose, si des producteurs·rices, des réalisateurs·rices et des auteurs·rices LGBTQI — je pensé à Ryan Murphy, à Rose Troche, à Russell T. Davies, aux sœurs Washowski, à Sullivan Le Postec, à Ilene Shaiken, à à Océan, à tant d’autres — ne s’étaient pas emparé de ces outils pour créer des œuvres de plus en plus audacieuses, modernes et inclusives sur tous les aspects des vies LGBTQI.

Certaines séries font un carton plein (Heartstoppers, Love, Victor ! Orange is the new black...) quand d’autres sont vite arrêtées par les plateforme (remake de Queer as folk, The Wilds... ? Comment expliquez-vous ces disparités de succès ? 

C’est toujours compliqué d’expliquer un succès ou un échec, il y a tellement de paramètres qui entrent en ligne de compte, et sans doute que pour certaines de ces séries, leur arrêt prématuré est simplement dû à des facteurs de qualité, ou d’inadéquation avec le moment et les attentes du public. L’échec du remake de Queer as folk est à mon avis lié à cela : autant les deux premières versions étaient en phase avec leur moment de leur diffusion, autant celle-ci paraît décalée : la question aujourd’hui, ce n’est plus la sexualité homosexuelle, mais la question de l’identité — des identités plutôt. Sans doute Queer as folk est-elle une série trop gay et pas assez queer pour 2022. A l’inverse, le succès de Love Victor est tout aussi symptomatique : elle ne s’adresse pas à un public LGBTQI mais à tout une jeunesse ouverte, inclusive, romantique… C’est pareil pour Euphoria, mais sur un mode plus queer, trash et sombre. 

Plus que l’homosexualité, c’est la question de genre qui est au cœur des intérêts désormais ? (Chair Tendre, Sense8…)

Oui, cela vaut pour les représentations au cinéma ou à la télévision comme dans la société ou les mouvements LGBTQI. C’est tout à fait impressionnant et passionnant de voir à quel point les enjeux et les images qu’ils génèrent se sont ici déplacé·e·s, même si c’est parfois un peu déroutant pour un vieux militant gay comme moi, cela oblige à se remettre en question et à remettre en cause ses grilles de lecture ou d’analyse. Cela fait du bien d’être bousculé. Et je pense que c’est ce que font ces séries ultra-inclusives vis-à-vis de leurs spectateurs·rices LGBTQI ou non : elles bousculent les conformismes, les habitudes de regard, les stéréotypes qui persistent, elle obligent à ne plus voir le monde et les gens sur un mode traditionnel, rigide, binaire, elles ouvrent sur des vies dont on ignorait tout et donc des discriminations presque inconscientes qui en sont la conséquence : je pense en disant cela notamment aux personnes intersexe qui n’avaient quasiment jamais eu de représentations avant Chair tendre très récemment…

Fort de votre expertise, à quoi faut-il s’attendre dans les années avenir ?

C’est une question piège tant, selon mon expérience, ce qui arrive est rarement ce qu’on attendait… Je serais bien incapable de prévoir les évolutions, même si j’aimerais que cette révolution queer, inclusive et intersectionnelle qui est à l’œuvre se poursuive et comble progressivement les angles aveugles qui demeurent. Sans avoir l’air de prêcher pour ma paroisse, il me semble qu’il y a un vrai manque autour des questions intergénérationnelles. Et ça n’est malheureusement pas vrai uniquement au niveau des représentations…

L’essentiel des séries sont anglophones (US principalement), qu’en est il de la production française et des LGBTQIAP+ ? 

C’est dommage de minorer ce qui se passe à la télévision française, car il s’y passe des choses, et depuis un moment, même si ça n’a pas forcément la flamboyance anglo-saxonne. Qui se souvient par exemple que, dès le milieu des années 1990, une série très populaire de France2 comme Avocats & associés — qui dure douze saisons, ce n’est pas rien ! — a, parmi ses personnages récurrents principaux, un gay ? Comment faire comme si un feuilleton ultra-populaire comme Plus belle la vie n’avait pas été la première fiction française à montrer un mariage gay, à intégrer un acteur trans pour jouer un personnage trans, à parler d’une PMA ? Ou comme si le personnage préféré des specteurs·rices d’un autre feuilleton populaire, Ici tout commence, n’était pas un non-binaire ? Il faudrait aussi citer Fiertés, une mini-série sur l’histoire LGBTQI en France depuis la dépénalisation de l’homosexualité en 1982, Chair tendre que je viens d’évoquer, la version française de Skam ou les ados très inclusifs de Les Grands, le personnage d’Andréa dans Dix pour cent, la websérie Les Engagés, le webdoc d’Océan sur sa transition, etc, etc.

 

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