A l’heure de la renaissance médiatique de l’art du drag, notamment grâce à l’émission Drag Race, l’art transformiste continue son joli bonhomme de chemin. Chez Michou représente son étendard. Le Prince Bleu de Montmartre nous a quittés, mais son esprit perdure, notamment grâce à ses Michettes. Aharôn (Johnny Hallyday, Adèle, Barbra Streisand) et Eva Carlton (Sylvie Vartan, Annie Girardot) : deux générations complémentaires.
Quels sont vos parcours respectifs ?
- Aharôn : J’ai commencé à 25 ans en Belgique. Mon meilleur ami m'a inscrit un concours. Avant, je travaillais dans la mode, j’ai aussi fait des études de cuisine. Ce qui m'a amené à travailler chez Michou, c’est par un pur hasard. J'étais dans un autre cabaret du côté de Lille, j'ai eu un appel sur le quai de la gare. Une des Michettes m’a proposé de venir travailler à Paris car il manquait quelqu’un. J'y ai beaucoup réfléchi parce que je viens de Belgique. Donc c'était tout un nouveau parcours pour moi, une façon de changer de vie et j'avais un peu peur. J'ai pris la bonne décision, j’ai fait mon audition il y a maintenant cinq ans.
- Bruno/Eva : Je suis né dans une boulangerie, j'ai fait mes études dans le 15ème arrondissement de Paris. A l'âge de seize ans, j'ai eu la chance d'avoir des parents compréhensifs, parce que j'en avais marre des profs. J'étais très efféminé, chez les cathos dans le privé, donc c'était très difficile pour moi parce que considéré comme un paria. Et mes parents m'ont dit « si tu en as marre, tu as le droit de quitter l'école sans être orienté d'office en mécanique ». Donc j'ai arrêté l'école. J'ai porté la lettre de mes parents au bureau du professeur, dans la salle de classe. J'ai dit au revoir à tout le monde et je suis parti. J'ai repris la danse à plein temps le soir. À côté de ça, la journée, j'ai bossé à la boulangerie.
Qu'est ce qui vous a donné envie de faire ce métier ? Est ce un métier ou une passion ?
- Aharôn : J’ai la chance de pouvoir dire les deux. C'est autant une passion qu'un métier. Je prends un véritable plaisir de faire ce travail parce que pour moi, c'est un métier, un vrai métier. Et je suis tombé complètement par hasard dedans.
- Bruno/Eva : à seulement seize ans, je suis allé dans une boîte (le Mégatown) où j'ai vu mon premier show transformiste. Elle s'appelait Gilberte, une afro américaine qui était belge et qui faisait Grace Jones, I Will survive… J'ai dit « je veux faire ça ». Un soir, j’ai été maquillé en Jeane Manson. Et c'est là que le maquilleur, qui était déjà transformisme, m’a dit « il existe des écoles de maquillage ». Mes parents ont financé cette école. Je leur dois beaucoup, ils m'ont surtout laissé faire ce qui me plaisait. C'est ça le secret.
J'ai commencé par des petits galas en Normandie, avec un petit salaire mais je pratiquais la scène. J'ai commencé par la province et dans les boîtes parisiennes, au Boy, au Scorpion, etc.
Vous faites des personnages très différents de visage, de caractère. Comment faites-vous pour transformer votre visage ?
- Aharôn : J’arrive à visualiser une photo et à retransmettre son visage. J'ai cette faculté de pouvoir placer des traits et transformer mon visage, qui est ovale. C'est un visage universel dans le métier de transformiste. C’est ce qui permet de transformer avec le plus de facilité sa tête, ainsi que les visages ronds.
Le transformisme, pour toi, c'est n'est pas seulement se travestir en femme ?
- Bruno/Eva : Ça n'est pas une question de femme ou d'homme. Le transformisme, c'est se travestir en gendarme, en policier, en éboueux, en Molière, en avocat, en Annie Girardot, en Sylvie Vartan.
- Aharôn : Je suis un comédien. Je ne sexualise pas ou je ne me mets pas dans une case. J'ai toujours voulu être comédien avant tout autre chose et je pense que mon métier m'apporte ce petit côté. Je me sens homme qui interprète autant des hommes que des femmes. Je peux aisément donner à mon corps un côté féminin, comme autant le gommer pour pouvoir faire un homme. C'est de l'art. L'art n'a pas de genre.
- Bruno/Eva : Je connais une femme qui est sosie de Cloclo, un sosie parfait et elle en travaille très bien. C'est une transformiste. On rentre, on calque, on imite comme quand on était petit, les panoplies de d'Artagnan, panoplie de Zorro, panoplie de Cendrillon aussi. Mais ça reste une panoplie et qu'on endosse avec plaisir, pour peu que le rôle nous convienne et nous plaise surtout.
Je fais Sylvie Vartan, ça fait déjà bientôt 17 ans, mais aussi Annie Girardot, Régine. J'ai fait Madonna, Mylène Farmer, Michael Jackson, Marlène Dietrich. Mylène Farmer, je l'ai fait pendant 20 ans. Elle a évolué et j'ai évolué avec elle. Je me calquais sur son nouveau look, ses nouvelles chansons.
- Aharôn : J’adore tout ce qui est avant la scène, la construction d'un personnage, regarder des vidéos. Premièrement, j'attaque le maquillage. Quand je sais que je peux l’avoir, j'attaque tout ce qui est gestuelle, perruques, tenues, bijoux, tout ce qui caractérise le personnage. Pour savoir si l’ensemble fonctionne, il faut regarder le public. C'est lui qui décide si c'est bon ou pas.
- Bruno/Eva : Hormis la ressemblance au niveau du maquillage et des transformations des traits du visage, la gestuelle et l'interprétation sont 50 % de la crédibilité et de ce que les gens vont ressentir.
Quel est le plus beau compliment qu’on vous ait fait ?
- Bruno/Eva : Le plus beau compliment qu'on ait fait en tant qu’artiste, c'est un garçon qui parlait anglais, qui m'a dit « you are a work of of fine art », « vous êtes un travail de Beaux-Arts ».
- Aharôn : Il y a quelques semaines. Ici, il y a une dame qui était devant devant la scène et qui était venue avec sa famille. Elle avait vu Johnny au grand spectacle et elle a pleuré. A la fin, elle m'a donné la main et m'a dit « merci de me l'avoir rendu ». Ça a été un moment qui restera pour moi le plus fort ici.
Comment voyez-vous l'avenir du cabaret de Chez Michou et du cadre du cabaret en général ?
- Bruno/Eva : C’est un avenir nouveau. Les établissements fonctionneront différemment, Michou sera toujours là et il n'y a aucune raison que ça se termine. Le spectacle est de qualité.
- Aharôn : J’espère que l'art du transformisme va perdurer, qu'on va continuer à transmettre aux nouvelles générations ce que c'est d'être artiste.
Chez Michou, 80, rue des Martyrs à Paris, 75018 Paris, en dîner-spectacle. On peut aussi voir seulement le spectacle. Infos ici.