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L’amour plus fort que leurs haines !

Julien Claudé-Pénégry

Othmane et Mathis Chevalier prônent la liberté dans le prochain film de Marc Martin : « Mon CRS »

Mon CRS, le court métrage Marc Martin, est un évènement du 28e Festival Chéries-Chéris. En compétition dans la catégorie des courts queer, il sera projeté en avant-première le vendredi 25 novembre au MK2 Quai de Seine. Strobo Mag est allé à la rencontre des deux jeunes comédiens à l’affiche de cette histoire d’amour aux croisées de deux mondes. Moments de vérité avec Othmane et Mathis Chevalier, les Roméo et Juliette d’aujourd’hui.

 

Vous interprétez les 2 protagonistes du court métrage Mon CRS réalisé par Marc Martin, qu’est-ce qui vous a donné envie de participer à cette aventure ?

Othmane / C’est l’aspect politique qui m’a avant tout motivé. Ce film casse les codes, y compris dans des sphères qui ne sont pas réputées pour leur ouverture d’esprit sur la sexualité. Je suis musulman, je suis croyant, je le revendique. Et je m’affiche au lit dans les bras d’un autre homme. Parce que je crois que les choses doivent évoluer et que cela passe par de la visibilité. Tant mieux si ce film fait parler.

Mathis Chevalier / Avant l’implication politique, importante bien entendue, c’est la manière dont Marc Martin m’a présenté le projet qui m’a beaucoup plu. Un projet passionné et peu commun : avec un CRS attachant et un personnage qu’on identifie ni femme ni homme, avec ce clin d’œil glamour à Annie Cordy, avec cette esthétique globale bien différente des classiques, ça m’a attiré. Je me suis dit « c’est bizarre, ça me tente ».

Entre le CRS incarnation de la virilité extrême et la chanteuse tentatrice campée par une personne non-binaire, comment avez-vous travaillé vos personnages ?

Othmane / Ce personnage de chanteuse de cabaret trentenaire me ressemble. Pour incarner la féminité et l’élégance dans une longue robe à paillettes j’ai pris exemple sur Dalida. Mais tout le reste, je l’avais déjà en moi. Alors je me suis laissé porter par le rôle.

Mathis / Moi, je me suis documenté sur les CRS, sur ce qu’ils vivent. C’est bien plus qu’un métier en fin de compte. Leur vie, c’est leur métier. Je suis aussi allé chercher en moi, dans les conflits que j’ai pu connaître, les doutes et incompréhensions quand je me montre différent notamment lors de mes combats de MMA. (NDLR : Mathis Chevalier est un triple champion de MMA, une discipline sportive violente et machiste). Et ce sont surtout les longues discussions que j’ai eues avec Marc qui ont fait évoluer mon personnage, qui m’ont nourri. Avant le court métrage, j’étais comme bloqué. Il m’a permis de voir les choses autrement et de me concevoir différemment, de m’accepter tel que je suis tout simplement.

On n’est pas si loin de vos vies respectives. Mathis, le mec dans toute sa splendeur, Othmane dans toute la fragilité de sa féminité. Comment vivez-vous cette proximité entre le jeu d’acteur et vos parcours personnels ? Est-ce que ce tournage a été un révélateur ?

Mathis / Ce qui se passe dans ce court métrage, c’est ce qui se passe tous les jours. Le fait d’aller vers des garçons ou vers des filles, ce n’est pas quelque chose que j’exprime habituellement. Je suis coach de sport, de musculation et à vrai dire dans les milieux dans lesquels j’évolue, en banlieue, je craignais un peu les réactions, les préjugés. Maintenant que le projet est fini, je ne me cache pas d’être libre et de toutes façons je ne peux plus faire semblant (rires).

Othmane / C’est une chance pour moi cette aventure aujourd’hui. Je la vis pleinement parce que j’assume tout. Mais il faut savoir qu’avec ma famille, d’origine marocaine et algérienne, ça a toujours été très compliqué. J’ai fait des choix douloureux pour eux. On ne se parle plus. Longtemps, je me suis demandé comment ma mère allait réagir en me voyant à la télé avec tout ce maquillage, ces longs cheveux, ces manières de femme fatale. Désormais, je pense à moi. Mon corps m’appartient. Et je mets tout en œuvre pour que mon rêve devienne réalité. 

Justement, comment avez-vous vécu ce tournage, votre rencontre ? 

Mathis / Cette expérience m’a fait énormément de bien. J’ai découvert La Vallée, le lieu dans lequel nous avons tourné à Bruxelles, et j’ai adoré. Il y a énormément de mixité, de tous âges, de toutes origines, j’y ai décelé une certaine communion que je n’avais jamais trouvé ailleurs. Cet esprit bienveillant s’est transposé sur le tournage, ça l’a rendu magique. Avec Othmane, on s’était déjà rencontrés à une soirée techno avant le tournage. Je l’avais trouvé très belle au point d’être intimidé, même troublé en fait.  Je ne savais pas qu’il était un garçon et je pense que les barrières étaient en partie franchies à ce moment-là.

Othmane / En travaillant avec Mathis, je n’ai pas retrouvé le garçon timide que j’avais croisé ce soir-là en boite. Il m’a surpris par son professionnalisme. Il était déjà dans son personnage d’acteur. Quant à moi, j’ai tout vécu comme une première fois. De l’étape du studio où j’ai enregistré ma voix jusqu’aux projecteurs avec toute l’équipe technique sur le tournage. Mon CRS restera un moment merveilleux.

Comment vis-tu « ce que tu veux être » Othmane ?

Othmane / Pour certains musulmans, c’est inadmissible ce que je représente ! Je ne veux pas leur faire du mal ou me moquer d’eux. Mais j’ai ma conviction, ma vision des choses et en revendiquant que je suis musulman, j’apparais pour eux comme une mauvaise personne. Tandis que pour d’autres qui ne connaissent pas cette religion cela va être l’inverse, ça va leur sembler cool. Eh bien non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas « si cool » au quotidien. J’ai grandi au sein d’une famille musulmane, j’aime foncièrement cette religion car c’est elle qui fait qui je suis aujourd’hui. Mais avec le temps, je me suis créé une carapace et je vis comme je l’entends. Mon bonheur prime avant tout ! Je suis qui je suis et je suis comme je suis.

Mathis, toutes ces normes hétérosexuelles que tu traines dans ce rôle de CRS semblent exploser en mille morceaux face au coup de foudre…

Mathis / C’est dur pour mon personnage. Toute son identité, ce qui l’a littéralement et physiquement construit, tout le modèle de pensées hétérosexuelles que j’incarne, est en train d’être remis en question. Je suis moi-même issu d’un milieu sportif fermé et homophobe où il est difficile de vivre librement. Et ce qui traverse l’esprit du CRS de manière très terre-à-terre, c’est qu’il n’aura plus la même image auprès de ces collègues. Ses relations professionnelles vont changer mais il veut l’assumer. La scène du coming out est forte. Mon CRS, c’est la mise à l’index de l’homme hétéro avec des codes dépassés. Cette fiction raconte qu’il est tout à fait possible de vivre différemment dans tous les milieux et d’être heureux, tout simplement.

La prise de conscience que quelque chose est en train de chavirer se présente à de multiples reprises dans le film, notamment lors d’un moment d’intimité sous les draps. Racontez-nous ! 

Othmane / Le moment charnel est précieux parce qu’il révèle un changement radical chez Mathis. D’abord, on a l’impression que Mathis va s’imposer, il dirige les opérations, d’une manière brusque même. Puis, je vais renverser la situation et là une nouvelle histoire se matérialise. Ce qui est intéressant, c’est que l’on fait face à un jeu sexuel où la domination-soumission est projetée aux yeux du spectateur. Le film montre bien cette évolution, en douceur. A chacun d’interpréter ce qui est en train de se jouer.

Mathis / Quand il commence ces ébats amoureux, le personnage ne se pose pas de questions, il reproduit son comportement habituel. Sa manière de faire l’amour illustre son caractère dominant et chorégraphié presque bestial. Ça n’a rien à voir avec du ressenti, il le vit comme une marque sociétale qui s’impose à lui alors que peut-être son désir le plus fort est de rompre avec ce schéma-là. Othmane le ramène vers un rapport de communion, de réserve, de partage charnel. Il redonne du sens à cet homme qui ne vivait qu’à travers son statut de mâle en lui montrant comment on vit l’amour. Il y a un autre moment fort, c’est celui qui se déroule dans les toilettes. On a l’impression que pour c’est une voie sans issue pour ce gars. Il est pris au piège et il a envie de sortir de son corps, de cette réalité, de se réveiller et de retrouver son monde, ses repères. Il donne l’impression d’être sorti de sa matrice en ayant été troublé par la beauté d’Othmane. Troublé par cette liberté charnelle qui s’ouvre à lui. Alors il s’enferme dans une cabine : de la confrontation aux autres arrive l’introspection. Et la scène dans la salle de bain lui inflige un revers définitif. Là, seul avec lui-même, il prend sa décision, vivre, accepter son amour et juste aimer par-delà les préjugés, les qu’en dira-t-on. Il renaît à cet instant, mettant un trait sur son passé pour foncer vers ce que lui dicte son cœur. Sans foutre pour simplement aimer quelqu’un quoi qu’il en soit !

Quel message aimeriez-vous transmettre à travers Mon CRS ?

Mathis / N’obéissez pas aux schémas, créez votre propre modèle. D’après moi, la seule manière que notre génération a d’avancer, c’est de bouger les lignes à tous les points de vue, pas uniquement sexuel ou de genre. On voit bien que la manière dont notre société a de fonctionner, est problématique. A nous de la ré-inventer. Et s’il y a des choses qui nous font vibrer, si on est curieux, il faut y aller, s’autoriser, ne pas se restreindre, oser l’imprévu.

Othmane / Pour moi, c’est primordial de réaliser ses rêves. Avec Mon CRS, je vis le mien. J’ai des envies de chants, de cinéma et cette expérience devant la caméra est une belle porte d’entrée. Il faut toujours se dire que rien n’est impossible dans la vie. Donnez-vous les moyens d’être qui vous souhaitez être pour vous épanouir. Réalisez-vous !

 

En parallèle des projections prévues dans les festivals, le photographe Marc Martin va publier un carnet de route, « Mon CRS- le fascicule » avec des images inédites autour du film.

Une édition limitée avec DVD/Blu Ray disponible en prévente sur le site www.marcmartin.paris et à la librairie Les Mots à la Bouche.

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