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Festival Chéries-Chéris : expressions libres

Julien Claudé-Pénégry

Audacieux, polymorphe, inclusif, engagé, militant et avant-gardiste, le Festival du Film LGBTQI+++ de Paris, Chéries-Chéris est aujourd’hui l’un des rendez-vous de référence pour le genre cinématographique qu’il défend. A l’occasion de sa 28ème édition qui se tient du 19 au 29 novembre 2022, Strobomag a voulu en savoir plus sur ce grand moment du 7ème art en interrogeant son directeur, Gregory Tilhac.


Avant de rentrer dans le vif du sujet, pouvez-vous revenir quelques instants sur ce qu’est Chéries-Chéris ?

C’est le Festival LGBTQIA++ de Paris. Ça renvoie à 50% de la population française si on se prend en compte l’ensemble des lettres qui composent le sigle. Chéries-Chéris est avant tout un festival de cinéma à portée universelle. Souvent, on nous colle une image communautaire, bien qu’il soit destinée avant tout à un public LGBTQIA++ mais c’est aussi un rendez-vous qui, par la dimension transversale des sujets abordés, s’adresse à tout le monde. Par ailleurs, même si des progrès considérables dans la société ont été accomplis en termes de droits pour les personnes LGBT, il y a toujours des discriminations, un retour de l’homophobie qui revient au galop et la représentation n’est pas toujours suffisante dans les médias grand public et même au cinéma. A bien y regarder, il y à très peu de films LGBT et quand ils sortent, ils ont beaucoup de mal à trouver des salles notamment en régions, ce qui reste toujours la croix et la bannière pour trouver une vingtaine de salles au niveau national pour la sortie d’un film LGBT. Ce qui est assez scandaleux, je trouve.  Chéries-Chéris est un avant tout un évènement cinéphile, mais aussi un moment de célébration de la grande diversité et de la créativité du cinéma LGBTQIA++. Mais notre mission, c’est aussi d’honorer l’idée qu’il puisse exister une culture LGBT et en être fier.e.s. 

Quels sont les messages que vous entendez porter avec ce festival ?

Depuis 28 ans, Chéries-Chéris donne une visibilité, un écho à toutes les luttes pour la dignité et la fierté qu’elle soit individuelle et collective. Notre évènement est un moment de ralliement, de présentation et de représentation des acteurs de ces combats par les personnes LGBTQQIA++, et de ne surtout pas s’excuser d’exister. Alors que l’homophonie s’exprime encore de manière violente, ce festival est là pour faire valoir nos fiertés.

Chéries-chéris est devenu l'un des acteurs majeurs du cinéma LGBT, comment s’est développé le festival ?

Les documentaires, les courts-métrages et les longs, ont toujours eu leur place au sein de Chéries-Chéris, mais c’est le volume de la programmation qui a énormément évolué en quelques années. Elle est aujourd’hui vraiment très conséquente avec 70 longs métrages et 60 courts sur 140 séances dont la diffusion se répartie entre trois sites : MK2 Bibliothèque, Beaubourg et Quai de Seine. Le festival a pris aussi de l’ampleur avec le nombre toujours croissant de réalisateurs présents, on dénombre plus de 300 talents à présent. Ça reflète aussi une production LGBT totalement mondialisée alors qu’il y a encore peu de temps, cela venait essentiellement de la France, des Etats-Unis, du Royaume-Uni et d’Allemagne. Aujourd’hui ça vient d’un peu partout et pour preuve cette année, ce qui est assez remarquable, c’est que l’on peut voir avec plaisir les nombreux films d’origine arabo-musulmanes (Maroc, Egypte, Soudan, Indonésie, Pakistan) pointer sur le banc des présents, alors que ces pays n’étaient pas représentés jusqu’alors. Même dans les pays où règnent des dictatures, des théocraties ou l’homosexualité est pénalisée, on peut se réjouir que des films soient réalisés dans la clandestinité et arrivent jusqu'à nous. Force est de constater que chaque année amène son lot de belles surprises. Pour cette 28e édition, nous sommes à peu près à une quarantaine de pays représentés. 

La sélection officielle définitive ne doit pas être de tout repos, expliquez-nous comment vous procédez ?

Le processus est laborieux et passionnant. Nous avons une plateforme de candidature qui est active à partir de 1er mars jusqu’au 20 septembre. C’est par ici que tout transite. Pour cette 28è année, on nous a proposé plus de 600 films auxquels s’ajoutent les films présentés dans les festivals tels que Cannes, Berlin, Venise et Locarno avec des prix dédiés à la communauté LGBT. Ensuite vient le temps du visionnage, et autant vous dire que nous les regardons tous. Ce qui nous permet de n’échapper à aucune proposition. Ce qui paie avant tout c’est autant la qualité que l’audace. Il faut que ce soient des films qui sortent des clous, de la banalité. Nous ne pouvons plus nous permettre qu’il y ait une histoire d’amour entre deux hommes ou entre deux femmes. C’est la base, mais maintenant il faut que le scénario soit bon, original. Ça ne doit pas être simplement un film LGBT, mais surtout un grand film de cinéma. D’autres critères bien évidemment entrent en ligne de compte. Il faut qu’il y ait autant de thématiques lesbiennes que gay, trans, intersexes, queer et féministes. Depuis 5 ans que je suis à Chéries-Chéris, je veille à ce dernier point en cherchant 2 à 3 films qui ne soit pas LGBT mais avec une  dimension féministe qui entre totalement dans l’esprit de notre festival. Enfin, il faut être sûr que les réalisatrices femmes soient en nombre. Et dans les créations LGBT, les femmes sont bien représentées, ce qui est une spécificité du cinéma LGBT. Je pense qu’avec la sélection du festival actuelle, nous ne pouvons pas nous étendre au-delà. Il ne faut pas oublier que nous sommes déjà le plus gros festival de films LGBT d’Europe en termes de volume. Ce festival est un véritable défi !

Voyez-vous dans le Festival Chéries-Chéris, une mission sociale ?

Il est essentiel que les personnes LGBT se retrouvent pour réfléchir aux enjeux qui les concernent et qui sont déjà suffisamment nombreux pour représenter les différentes lettres qui composent le signe LGBTQI+++. Entendons-nous bien, nous ne rejetons pas les spectateurs curieux qui se sentent concernés, ils y sont bien entendus accueillis les bras ouverts. Mais on ne peut pas remettre au centre des préoccupations, celles de la majorité avec exclusivement des films grand public, sans scènes d’intimité, histoire de ne pas déranger. Parce que l’on sait comment ça se passe : même avec un public dit "très cultivé" et soi disant gay-friendly, certains continueront malgré tout à être gênés par la vue de deux hommes qui s’embrassent ou qui ont des rapports sexuels. Ce festival fait en sorte que les personnes directement concernées, à savoir les LGBTQIAP++ aient matière à se reconnaitre dans les films et pour le reste, ce n’est que du bonus.

 

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