Articles / interviews

Gibus & friends

Julien Claudé-Pénégry

Propriétaire du Gibus, producteur des plus grosses soirées LGBTQIAP+ parisiennes et agent de DJs, Jean-Bernard Ménéboo a révolutionné la nuit avec un crédo des plus efficaces : « le collectif » ! Strobo Mag l’a rencontré en terrasse d’un café donnant sur son établissement. Confidences.


Qui est Jean-Bernard, l’homme qui fait bouger la nuit parisienne ? 
Un ancien directeur d’agence bancaire qui, de fil en aiguille, s’est retrouvé dans le milieu de la nuit alors qu’il n’était pas du tout clubbeur. J’ai quitté le monde de la banque afin de rejoindre Frédéric Hervé  pour m’occuper du développement de ses entreprises (Le Cox, le FreeDJ…) et puis est arrivé le projet du Gibus duquel je me suis retrouvé patron en 2016.
Le Gibus est une marque mais surtout un état d’esprit, une ambiance, une âme. Qu’as-tu insufflé à ce lieu en le reprenant ? 
N’étant pas clubbeur, j’avais la chance de ne rien connaitre de cet univers. Moi, le seul endroit où je sortais, c’était les Follivores. Et si il y a bien une chose que j’ai retenue de mes sorties, c’était le plaisir d’aller dans un lieu où tout le monde se parlait, où la convivialité regnait. C’est pour cela que quand Jacques (le boss des Follivores) a voulu arrêter l’aventure, j’ai racheté le concept et la marque parce que je voulais que cet esprit perdure. Je dois avouer que c’est aussi là où j’ai rencontré voilà 22 ans, mon mari. Il était donc nécessaire que ce lieu vive. Pour en revenir au Gibus,  quand j’y suis arrivé, c’était l’époque des soirées Scream et il y a un truc  par-dessus tout que je n’appréciais pas, c’était le coté standardisé des choses : que tout le monde soit jeune, musclé, torse nu pour que l’on daigne te parler. Ce n’est pas comme cela que je concevais la fête. Alors premièrement, j’ai demandé aux barmen de se rhabiller en leur expliquant que je n’étais pas proxénète. Au-delà de ça, quand tu mets ton t-shirt, on te regarde dans les yeux. C’est pareil pour les performeurs, je leur ai demandé de sourire. On sait qu’ils sont beaux, mais s’ils font la gueule, on a l’impression que les gens sont moches. Et mélanger les publics était primordial. Ainsi avoir des gays, des hétéros, des filles, des garçons, des personnes noires ou blanches, des jeunes et des moins jeunes, permet de remettre de la diversité et d’être le reflet de la société dans laquelle on vit. Durant la première année, j’ai passé mon temps à côté du DJ, non pas pour mixer, mais pour observer les clients, je cherchais à capter le moment où il y avait un sourire sur leur visage pour essayer de comprendre ce qui les fait vibrer. En fait le Gibus, avec le recul, ce n’est pas une boite de nuit, ce n’est pas un bar, c’est comme à la maison. Tu y viens seul.e ou accompagné.e, tout le monde se parle… Il n’y a plus ce regard qui te toise, qui marque la différence que l’on peut trouver ailleurs. 

Aujourd’hui le Gibus rue du Temple est fermé. Mais la marque n’a jamais été aussi présente et vivante aux 4 coins de Paname. Comment est venue cette idée de multiplier les soirées dans tout Paris sous l’étiquette Gibus ? 
Tout a commencé en octobre 2019, quand Dimitri de RedWolf (soirées Big, Forever) m’a demandé de produire ses soirées. Nous en avons produit trois. En fait, en tant que producteur, je prends les risques financiers ou j’avance les fonds, je mets en place l’organisation et l’exploitation et Dimitri se charge de toute la partie artistique, le concept et la communication… C’est une manière d’unir nos forces et d’alléger le fardeau, parce que c’est lourd de faire une soirée en réalité. Il y a plein de choses à faire, bien plus que ce que l’on peut imaginer. Et puis est arrivé la Covid. Deux années passent et pour beaucoup d’organisateurs de soirées, les lendemains ont été difficiles et moi je ne voulais pas que tout cela disparaisse. Donc nous nous sommes vus et nous avons a décidé d’unir nos forces avec notamment Dimitri, Olivier Croft (Matinée Group), Johanm (TBH), Ben Manson (Technostérone), etc…

Comment travailles-tu avec toutes les salles où les soirées sont estampillées Gibus ? 
En fait, il existe plusieurs structures. Le Gibus est exploité par l’une de mes sociétés qui s’appelle Phoenix Party Productions. Ensuite, il y a une seconde société Event Productions qui produit les autres soirées à l’extérieur du Gibus. Dans ce cadre-là, l’objectif est de trouver des salles, d’organiser les choses, mais aussi les agendas pour que lorsqu’une soirée électro a lieu au Yoyo, et bien au Gibus sur Seine ou ailleurs, le public puisse trouver une soirée pop, de manière à ne pas diviser la clientèle. C’est la garantie d’avoir moins de risques de perdre de l’argent.

En reprenant le Gibus, tu as impulsé un vent d’inclusivité plus franc au sein de la nuit parisienne. Mais lorsque tu produits Menergy par exemple, comment tu fais coexister les publics ? 
C’est un bon exemple. Je me souviens que quand Menergy est arrivé au Gibus, Oscar et Yannick (es organisateurs, NDR) avaient un concept bien précis dont un côté très masculin avec beaucoup, voire exclusivement des garçons au compteur. Et au fur et à mesure des discussions, les filles ont été plus acceptées et même les personnes trans. Les choses changent est c’est cela qu’il faut garder en tête. Si l’homophobie peut tuer, la gayphobie, c’est-à-dire le rejet des gays par d’autres gays fait encore plus mal. C’est un peu un symbole pour moi, quand je vais dans une soirée, de voir plein de gens différents. 
 
Est-ce important pour toi que ces changements se produisent à l’intérieur-même du monde de la nuit et soient propulsés avant tout par les organisateurs ? 
Oui, c’est ce que l’on appelle l’effet papillon. Tu essaies de changer les choses à ton niveau et si tu arrives à avoir du succès, et bien en général, on copie, on suit les pas en reprenant les recettes et ça fait tache d’huile. C’est important d’autant qu’il ne faut pas s’attendre que cela vienne de qui que ce soit ni politiques, ni clients. Il faut avoir des convictions dans la vie et essayer de les mettre en pratique. Même si cela peut paraître dingue ou à contre-courant, il faut foncer et provoquer le destin. Quand j’ai repris le Gibus, tous les 6 mois j’entendais dire que j’allais mettre la clé sous la porte, que je m’étais fait virer. Et ben je suis toujours là (sic) ! Et j’ai même racheté le Gibus le 6 avril 2022 à 21h, alors qu’avant il était en location-gérance. Il faut avoir du cœur, de la bienveillance et de l’humanité. 

Tout particulièrement dans la nuit ? 
Pour beaucoup de LGBT ou même d’hétéros, mais particulièrement pour les LGBT, 
pendant ce laps de temps qu'est la nuit, on a envie de se sentir beaux au sens global, se faire du bien dans la tête pour affronter le lendemain où on ne sent pas bien ou quand on se sent rejeté. Il faut donc en prendre soin de cette nuit protectrice.

Comment as-tu vu évoluer la nuit, toi qui en as fait ton quotidien ?
Quand j’ai commencé dans la nuit, on m’a dit que faire une soirée, c’était faire la guerre ! Beaucoup de promoteurs en étaient à ce stade, se détestaient ou s’affrontaient. J’ai réussi à ce que plus personne ne se combattent. Bien au contraire, j’ai œuvré pour que l’on travaille ensemble. Soit dans un premier temps les uns à côté des autres puis maintenant de manière commune. Aujourd’hui, j’essaie aussi d’aller bien plus loin dans le collaboratif. Par exemple Olivier Croft avec qui je fais les soirées Matinée est aussi le Community Manager du groupe. L’objectif est de travailler main dans la main, de manière transverse. Christopher Davin créateur des Bitch que je produis est maintenant le Directeur Artistique des Follivores. C’est comme une toile d’araignée qui ne cesse de gagner du terrain. Nous écrivons à nous tous une aventure commune au jour le jour. 

Il y a donc une signature Gibus derrière tout cela ?
J’ai fait ce que je peux, mais jusqu’à présent ça fonctionne bien ! Il est vrai que la gestion des egos des uns et des autres, réussir à les faire voir au-delà du guidon met du temps, mais à bien y regarder comme toute chose. On met tous du temps à évoluer. Après sincèrement, lorsque tu retires les deux ans de Covid, on a mis 4 ans à construire tout cela. Et en fin de comptes, c’est plutôt rapide pour changer les choses. Je me suis bien entouré, avec de bonnes équipes, de bons associés, de bons partenaires. Ça ne se fait pas tout seul. J’ai simplement partagé mes convictions et invité à aller dans une direction qui me semblait plus intéressante. J’ai juste proposé un rêve auquel la nuit adhère.

Comment vois-tu l’avenir de la nuit parisienne ? 
Je suis persuadé que l’avenir est dans l’union des forces. La communion des énergies, des envies et des équipes va changer la donne. Quand nous sommes ensemble, nous faisons plus de choses, plus gros projets. J’en ai d’ailleurs des tonnes en tête. Par exemple, pourquoi doit-on aller au Waterpark à Barcelone dans le cadre de Circuit Festival pour avoir un évènement de 80 000 personnes. Je pense que nous pouvons le faire ici. Ça nécessite que nous soyons tous unis !

Et au fait, la réouverture du Gibus, on en est où ? 
On attend. Ce qui s’est passé est somme toute assez simple. Le propriétaire du bâtiment a tiré des fils pour installer une nouvelle centrale incendie ce qui a mis en panne la nôtre. Et la commission de sécurité est arrivée et lorsque ce genre soucis arrive, pas de choix, il faut fermer. Une demande modification du système de désenfumage a été réclamé. Comme ce n’est pas entre nos mains, ça prend beaucoup de temps notamment avec les délais administratifs qui se greffent à ceux des entreprises et des avis des experts qui valident les travaux. Nous sommes fermés depuis le 23 juillet 2021, j’ai espoir d’une réouverture entre fin septembre et novembre 2022. Mais là encore, rien n’est acquis ! Je ne lâche rien, donc même si cela prend du temps, je réouvrirai !

Gibus & Co en chiffres : 

Les soirées :
Actuellement 250 soirées produites par an. 
Quand le Gibus réouvrira, on sera 400-420 soirées par an .

Les salles : 
Jusqu’à peu, le Faust, tous les vendredis et samedis.
Le Yoyo, 1 à 2 fois par mois
Le bridge, 6 à 7 fois par an, 
Le club Haussmann, 2 par mois
Le Redlight, 2 à 3 fois par mois
Le Nouveau Casino, 1 fois par mois
La péniche le Flow, 2 à 3 samedis par mois
La péniche Bal de la Marine au pied de la tour Eiffel, 1 à 2 fois par mois.


 

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