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« Ces gens-là »

Xavier Héraud

Retour sur la polémique homophobe de l’été

Le 12 juillet dernier, la ministre des collectivités territoriales Caroline Cayeux, se vante d’avoir « beaucoup d’amis parmi ces gens-là », sous-entendu les homosexuels. Cette déclaration, qui déclenche la colère des associations LGBT, écorne l’image LGBT-friendly que voulait se donner le nouveau gouvernement d’Elisabeth Borne. Incident isolé ou révélateur d’une ambivalence plus profonde? Voici tout ce qu’il faut savoir sur cet épisode. 

Un gouvernement peut-il se dire engagé contre les discriminations qui visent les personnes LGBT et accueillir des ministres homophobes en son sein? En composant le nouveau gouvernement du deuxième mandat d’Emmanuel Macron, ce dernier et sa Première ministre, Elisabeth Borne, semblaient ignorer cette contradiction. La réalité les a rattrapés en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.  
Pourtant, au lendemain de sa nomination à la tête du gouvernement le 16 mai dernier, Elisabeth Borne, prend bien soin d’envoyer un signal aux personnes LGBT avec un tweet pour la journée de lutte contre les LGBT-Phobies: « En cette journée mondiale de lutte contre les LGBTphobies, je veux dire à toutes les personnes LGBT+ qu'elles trouveront en moi et mon Gouvernement un allié pour défendre leurs droits et lutter contre toutes les discriminations. », écrit la nouvelle Première ministre. 
Trois jours plus tard, l’annonce de la constitution du gouvernement vient démentir cette belle intention. Le 20 mai, Christophe Béchu, maire d’Angers et membre du parti Horizons, est ainsi nommé ministre déléguée chargée des collectivités territoriales. Gérald Darmanin (LR) conserve le Ministère de l’Intérieur. 
Cela ne s’arrange pas lors du remaniement post-législatives: Caroline Cayeux, maire LR de Beauvais, remplace Christophe Béchu au poste de ministre déléguée chargée des collectivités territoriales. Le maire d’Angers est promu Ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires. 

Un casting gouvernemental qui choque

Du côté des militants LGBT, ce casting gouvernemental choque. Petit rappel des faits. 
Gérald Darmanin, avait participé aux manif pour tous et relayé leurs arguments à l’Assemblée."Si je suis maire de Tourcoing, je ne célébrerai pas personnellement de mariages entre deux hommes et deux femmes », affirme-t-il à l’époque. 
Christophe Béchu avait lui aussi pris part à la lutte contre l’ouverture du mariage aux couples de même sexe en signant une tribune intitulée "Dénaturation du mariage ; la République fragilisée » dans l’hebdomadaire d’extrême-droite Valeurs actuelles. En 2016, il a fait retirer des affiches de prévention à destination des gays à Angers au motif qu’elles présentaient des couples d’hommes

L’élu avait alors expliqué vouloir « protéger les enfants les plus jeunes des visuels et des messages » dont « le contenu et la forme » pouvaient passer pour « provocants ».
De son côté, Caroline Cayeux, maire de Beauvais, avait qualifié de le mariage pour tous de « dessein contre nature » et « caprice » lorsqu’elle était sénatrice. 

Contre-attaque
La contre-attaque est lancée le 11 juillet sur le site du magazine Têtu.  Une tribune initiée par le député France Insoumise Andy Kerbrat *, et signée par plusieurs député.e.s et personnalités du monde associatif,  appelle à la démission des « ministres au passé manif pour tous », en nommant les trois ministres cités ci-dessus.
« Le président de la République et sa Première ministre ne peuvent ignorer ces faits connus de tous ! Comment croire que ce gouvernement respectera le principe d’égalité entre toutes et tous, s’engagera dans la lutte contre les discriminations et garantira la liberté de genre quand le gouvernement comporte trois LGBTQIAphobes notoires ? Comment faire confiance aux services de police quand leur ministre a défendu sans relâche l’inégalité en droit des personnes LGBTQIA+, estimant que le mariage pour tous était une "réforme de société néfaste" ? », dénoncent les signataires. 
Le lendemain de la parution de la tribune, Caroline Cayeux est interrogée sur La Chaîne Parlementaire. Loin d’amorcer le moindre mea culpa, la ministre  répond: « Je maintiens évidemment mes propos. Mais j’ai toujours dit que la loi, si elle était votée, je l’appliquerais ». Et d’ajouter : « Je dois vous dire, quand même, j’ai beaucoup d’amis parmi ces gens-là. Franchement, c’est un mauvais procès qu’on me fait, et ça m’a beaucoup contrariée ».
« Ces gens-là ». La formulation méprisante, qui rappelle inévitablement la chanson de Brel (qui moquait les bourgeois), enflamme les réseaux sociaux et met en colère les associations LGBT. Le hashtag #Cesgenslà fleurit sur Twitter et chacun y va, qui de son message indigné, qui de son tweet ironique. 

Malaise au gouvernement
Le gouvernement tente d’éteindre l’incendie, non sans laisser transparaître un certain malaise. D’autant qu’il compte en son sein plusieurs ministres ouvertement gays, comme Franck Riester, Gabriel Attal ou Clément Beaune. Le lendemain de l’interview de LCP, ce dernier, ministre des Transports, qualifie les propos de sa collègue « d’extrêmement blessants ». « Je fais partie de “ces gens-là” (…). Et je ne me tairai pas sur ce sujet », poursuit-il, sans pour autant se prononcer sur la démission de Caroline Cayeux: « Ça, ce n’est pas à moi de le dire. » De son côté, Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat chargée de l’économie sociale et solidaire, tacle sa collègue sur France Inter: « Des paroles, il faudra passer aux actes : soutenir l’ouverture de centres LGBT partout dans le pays, des Prides, les maires qui ont envie de s’engager à créer des délégations sur les droits LGBT. »  Selon le Canard Enchaîné, Emmanuel Macron n’aurait pas apprécié que les deux ministres « tirent sur l’ambulance ». Le Président en revanche ne fera aucun commentaire public sur la phrase de celle qu’il a pourtant nommée.
Devant la tempête déclenchée par ses déclarations, Caroline Cayeux fait d’abord un tweet d’excuses, puis dans une interview au Parisien, fait machine arrière toute: « Les propos mentionnés remontent à dix ans. Et si je ne peux nier les avoir tenus, évidemment que je ne les utiliserais plus et les regrette. Je comprends que ces propos stupides et maladroits aient pu autant blesser. Je tiens ici à renouveler toutes mes excuses les plus sincères, car ils ne reflètent pas du tout ma pensée ». A propos de « Ces gens-là »: « Je mesure combien cette expression a été choquante et douloureuse pour de nombreuses personnes. Cet émoi me touche d’autant plus personnellement que ce propos est à contre-courant de ma détermination totale à lutter contre toutes les formes de discrimination. » Sortez les violons… 
Interrogées à l’Assemblée ou par la presse, la ministre de l’Egalité entre les femmes et les hommes, Isabelle Rome, et la Première ministre tentent dans un premier temps de limiter la casse, mais se refusent à qualifier directement ces propos d’homophobes. 
Voyant que l’indignation reste forte, Le 15 juillet, lors d’un déplacement dans le Calvados, Elisabeth Borne déclare devant des journalistes que « les choses sont désormais claires »: « Caroline Cayeux a tenu il y a plusieurs années des propos qui étaient naturellement choquants. Quand elle a voulu s’en expliquer, elle a manifestement tenu des propos maladroits. Je pense qu’elle a eu l’occasion de s’expliquer dans une interview pour présenter ses excuses aux personnes qui ont pu être choquées, pour réaffirmer qu’elle partage totalement les valeurs progressistes que porte le président de la République, que je porte et que porte mon gouvernement. Et qu’elle sera évidemment très vigilante à l’avenir aux soutiens qui peuvent être apportés à toutes les associations qui luttent contre les discriminations, et notamment contre l’homophobie. »
Pour le ministre Clément Beaune, la pilule passe, mais difficilement. S’il reconnaît que les excuses de la ministre vont « beaucoup plus loin ». « J’ai noté que ces principes et ces valeurs [progressistes] avaient été rappelés par moi, par le gouvernement et maintenant par Caroline Cayeux », ajoutant-t-il, soulignant en creux que sa collègue a mis un peu de temps avant de répondre. 

« Vous pouvez être homophobe si vous vous excusez »
Dans le monde associatif en revanche, les excuses ne convainquent pas. « Dans le casting des ministres, pourquoi un passé homophobe n’est-il pas un critère aussi rédhibitoire qu’un passé xénophobe ? », s’interroge Alexandre Urwicz, président de l’Association des familles homoparentales (ADFH) dans une tribune publiée par Le Monde le 1er août*, qui poursuit : « la position du gouvernement dans le feuilleton Cayeux donne un signal singulier : vous pouvez être homophobe si vous vous excusez, même maladroitement. »
Si le président de l’ADFH met au crédit d’Emmanuel Macron la loi d’ouverture de la PMA et une volonté d’avancer sur ces sujets, il considère que le président ne peut pas toujours jouer sur les deux tableaux. « Il semble bien que le « en même temps » ne fonctionne pas avec les discriminations. Maintenir au gouvernement une ministre aux propos homophobes, c’est nier le travail des autres ministres qui luttent contre l’homophobie, c’est montrer aux Français qu’on valorise autant l’exemple que le contre-exemple. », analyse Alexandre Urwicz. 

3 millions pour les Centres LGBT
La Première ministre cherche-t-elle à se faire pardonner? Le 4 août, en visite au Centre LGBT d’Orléans, Elizabeth Borne annonce le déblocage d’une enveloppe de 3 millions d’euros pour créer 10 nouveaux Centres LGBT et renforcer les 35 qui existent déjà. Le montant surprend. Elle s’engage également à créer un poste d’ambassadeur LGBT d’ici la fin de l’année, sans donner plus de précision sur la mission liée à ce poste.
Pour Matthieu Gatipon, porte-parole de l’Inter-LGBT, il n’est pas impossible que l’ampleur de cette annonce soit un résultat de la mobilisation contre Caroline Cayeux: « Je pense que c’est corrélé, avance-t-il. S’il y a des avancées, c’est parce qu’il y a une pression du monde associatif, des réseaux sociaux et dans l’espace public. » Malgré elle, Caroline Cayeux a peut-être oeuvré pour la cause LGBT.

Affaire close ?
Un mois après cette annonce et deux mois après la déclaration de la ministre, l’incident est-il clos? « On ne considère pas que l’affaire est close, mais visiblement le gouvernement est déterminé à ne
 pas se séparer de Caroline Cayeux », indique Matthieu Gatipon, pour 
qui l’important est ailleurs:  « On peut faire durer une polémique, 
mais l’objectif aujourd’hui, c’est de faire avancer la cause des personnes LGBT. » 
Et le militant a pris note des annonces d’Elisabeth Borne en août. « Nous avons entendu des choses pendant l’été qui laissent à penser qu’il y a une volonté de la part du gouvernement d’avancer sur certains sujets qui sont importants pour les personnes LGBT. »
Les chantiers sont nombreux : mise en place du plan triennal de lutte contre les LGBT-phobies, amélioration de la PMA, des droits des personnes trans. Il y a aussi des enjeux de mémoire : le soutien au futur Centre d’Archives LGBT de Paris, la proposition de loi du sénateur Hussein Bourgi, qui veut indemniser les gays victimes des lois dites de « pénalisation de l’homosexualité ». Quant à la nomination de l’ambassadeur ou ambassadrice LGBT, Matthieu Gatipon rappelle qu’il s’agit d’une revendication de l’Inter-LGBT. L’association aimerait qu’il s’agisse « d’une personne qui représente les intérêts des personnes LGBT au gouvernement, qui ne soit pas forcément une personne LGBT, mais qui soit une personne d’expérience sur le sujet ». « Dans sa feuille de route il y aurait la question de la dépénalisation à l’international, mais aussi de la visibilité dans des pays où c’est difficile. Ça paraît symbolique, mais c’est important. », précise le militant. 
Dès lors, au-delà du cas Cayeux, la question de la démission des ministres ne se pose plus vraiment, pour Matthieu Gatipon : « Ils n’auraient même pas dû faire partie du casting. C’est ça la problématique. Pas qu’ils démissionnent ou pas. Ce qui m’interpelle plus, c’est nous notre capacité à nous mobiliser sur ces sujets-là hors contexte de Pride, de manière plus forte et plus organisée. » Car cet épisode aura montré au moins une chose : entre les belles déclarations LGBT-friendly et les actes, il y a parfois un décalage. 

*https://tetu.com/2022/07/11/petition-pour-un-gouvernement-sans-lgbtqiaphobies
https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/01/alexandre-urwicz-dans-le-casting-des-ministres-pourquoi-un-passe-homophobe-n-est-il-pas-un-critere-aussi-redhibitoire-qu-un-passe-xenophobe_6136842_3232.html

légende photo : Campagne de prévention contre le VIH de Santé publique France (2016) censurée par le maire d'Angers d'alors : Christophe Béchu, actuel Ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires

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