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Les crevettes paillettées : une revanche sur les préjugés

Geypner

Ils sont de retour, mais pas là où vous les attendez ! C’est loin des bassins que les Crevettes Pailletées reprennent du service. En effet, pour cette suite, l’équipe fait escale dans le froid et la neige russe. Autant dire que les maillots de bains sont restés au placard, troqués par des combinaisons de ski et un bon lot d’homophobie crasse. Exercice périlleux que de s’aventurer dans un second volet lorsque le premier opus est un véritable succès. L’envie de remettre le couvert est légitime, mais encore faut-il être capable de ne pas tomber dans l’écueil de la facilité scénaristique. Et pour le coup, la Revanche des crevettes pailletées a su esquiver les turpitudes du genre. Face à l’adversité, l’équipe va faire de ses fragilités une force et se soutenir pour affronter les embûches dans lesquelles elle tombe par ignorance en territoire russe, à ses dépens. Retour cash et en mode tac au tac avec Romain qui incarne Fred, une femme trans à la chevelure féline, corps élancé, femme jusqu’au bout des ongles.

Comment as-tu appréhendé ce second volet des Crevettes Pailletées ? 
J’avais un peu peur au début par ce que je ne suis pas très fan des suites, des numéros 2. Je trouve toujours cela très cheesy et ça pue le plan fric. Je m’étais dit : on va lire le script et on verra. Et après lecture, je me suis rendu compte que l’angle était très intéressant quant aux points défendus. J’avais plein de questions à poser aux réalisateurs, car j’étais curieux de voir ce qu’ils voulaient exprimer autour des sujets qu’ils pointent du doigt dans le film. Et surtout que nous soyons sur la même longueur d’onde. Ce qui est cool avec Maxim et Cédric (les réalisateurs, ndr), c’est qu’ils sont à l’écoute de nos avis. Maxime n’est pas du tout Queer, Cédric a découvert sa sexualité assez tard. Chacun son histoire et l’approche de la chose. Et dans les acteurs, il y a des hétéros, des homos, de toutes les générations. C’est donc intéressant que chacun émette son avis, discute du projet et défende son personnage. 

On est loin des bassins, plus dans le côté militant sans tomber dans le communautarisme. Est-ce cet aspect qui a fait la différence pour toi ? 
Le fait de ne pas être dans le communautarisme m’a fait du bien ! Je ne suis pas très « milieu pédé, genre arc-en-ciel, maillot de bain et paillettes, c’est cool ». La manière dont ça a été présenté dans le film, c’est génial mais ce n’est pas ma came. Je suis plus du côté de Fred dans le 2 qui va à l’aventure, qui n’a peur de rien, qui va dans le froid avec ses talons et sa fourrure et qui cherche les bons plans. C’est plus moi, ça. Je m’y retrouvais plus, donc j’étais assez excité de rentrer dans ce scénario-là. 

Entre les Crevettes pailletées et la Revanche, il y a du changement pour Fred et notamment une sensibilité plus à fleur de peau jusqu’à transitionner entièrement en allant s’installer à Los Angeles ? 
Après Fred, c’est ce qu’elle pense et ce qu’elle décide de faire dans sa vie. Mais je pense que vue la fin du film, elle ne peut pas lâcher ses amis et qu’elle reste là où elle est car c’est ici qu’elle est heureuse. Ca ne sert àn rien de fuir, ni de partir. Il faut juste assumer qui l’on est en face, tout comme les gens qui nous ont vu depuis des années. On le remarque bien dans la scène où elle rencontre un ancien camarade de classe dans l’avion : « salut Fredo, qu’est-ce que t’a changé. Ben pas assez apparemment ! ». C’est ce qui est drôle et en même temps ne l’est pas. C’est la vie. J’appelle ça les ombres du passé. Je le vois personnellement avec mes anciens camarades qui me disent « ouah Romain t’as changé ». Je suis ravi que l’on voit un changement, c’est plus une évolution. Fred, elle prend des risques, elle y va à fond, elle assume qui elle veut être et qui elle est, elle ose croire en l’amour même s’il y a peu d’espoir. C’est ce qui est très beau, elle est puriste. J’adore cette femme. 

La Revanche des Crevettes Pailletées est une sorte de mise à nu ou chacun se libère ? 
Bien sûr, on parle de transition, de drogues, d’amour, de mensonges, de trahisons, de personnages qui se voilent la face. Ça part dans tous les sens. On a même le faux petit pédé qui a toujours fait croire qu’il en était pour rejoindre une communauté parce qu’il était seul. Alors qu’il avait juste besoin d’une famille, hétéro, homo, on s’en fout. C’est la vie. Aujourd’hui lorsque l’on regarde autour de nous, tout part dans tous les sens et quand avec nos familles et nos amis tout se passe bien, c’est que l’on est transparent et que l’on partage tout. 

Est-ce que ton vécu a permis aux réalisateurs à ne part faire de faux pas dans cette comédie grand public notamment autour de l’image de la femme ? 
Je pense que le rôle de Fred est un peu en dehors, voire à part de l’ensemble des autres rôles. D’une part parce que je suis la seule femme et que l’on parle d’une bonne bande de pédés avec leur copine trans, donc c’est la bête noire dans les bêtes noires. Il y a un autre regard qui se manifeste notamment dès les premiers instants du deuxième volet des Crevettes pailletées avec le « salut les gars et Fred », on sent l’effet « Les garçons et Guillaume, à table ». C’est à la fois drôle et intéressant de le soulever dans la communauté où on en fait pas assez même si on en parle de plus en plus, mais toujours pas assez ! Moi, je l’ai beaucoup ressenti et j’ai aidé Maxime et Cédric à comprendre certaines choses. Par exemple dans le numéro 1, ils ne comprenaient pas pourquoi je n’avais pas envie de tucker (faire disparaitre, ndr) mon sexe sous les maillots de bain. Je me suis battu pour leur faire comprendre qu’une femme trans, parfois, il y a du volume là où il ne devrait pas en avoir sur une autre femme. Mais c’est hyper important de défendre ça. Et l’image finale du 2 quand j’arrive dans la lumière avec des formes qui apparaissent, je suis très fier que mon sexe soit présent à ces moments-là. J’adore défendre l’image de la femme trans qui a encore un pénis.  Chaque femme est libre de faire une vaginoplastie ou pas. Ce n’est pas parce qu’elle n’a pas de vaginoplastie que ce n’est pas une femme. C’est sa vie sexuelle, ça la regarde. J’ai eu plaisir à défendre ça, ça me tenait à cœur. D’ailleurs, toutes les discussions que nous avons eu sur différents points lors du 1er opus leur a permis de nourrir le 2. 

Très souvent tu te fais le porte-parole de la tolérance, de l’indifférence en étant très pédagogue. Tu es la voix de la sagesse des Crevettes ? 
(Sic) ben je suis ravi. C’est comme cela que moi je fonctionne dans ma vie privée. Oui on m’agresse et oui je suis agressé, mais ça fait partie de ma vie. Et ça me paraît normal. Non pas que cela soit normal mais dans tous les cas, c’est ma vie. J’ai décidé donc de l’accepter pour mieux en parler pour pouvoir guider les gens et leurs expliquer pourquoi ça m’agressait ou que je me sentais agressé, pour que ça les sensibilise au fait qu’eux aussi puisse travailler leur délicatesse et leur vision de l’intégrité. C’est important pour moi. Justement tu parles de sagesse, il faut être le plus calme possible, cela permet de faire ressortir plus clairement les choses, et plus on arrive à les comprendre. Il y a des personnes qui font des choses en criant, en agressant aussi, il faut qu’il y ait de tout. Ce n’est pas ma façon de procéder en étant d’être plus authentique.  

On rentre dans un autre monde avec ce film. On quitte les paillettes pour pénétrer dans une autre dimension. Vous avez tourné notamment en Ukraine, quel regard portes-tu sur cette expérience ?
Il a déjà quelque chose qui m’énerve un peu quand mes collègues disent c’était extraordinaire, là-bas tout était facile, on n’a pas eu de problème, on n’a pas été agressé. Alors évidemment quand on est dans un palace 5 étoiles, que l’on a des chauffeurs et que l’on mange au restaurant tous les midis et soirs, on ne touche pas la vraie Ukraine. Remettons les choses à leur place. Oui, c’était fou, l’expérience que nous avons vécue était ultra privilégiée, aussi parce que pour un tournage dans ce pays, les dépenses ne doivent pas être très élevées. Appelons un chat un chat. Maintenant, j’ai des amis de longue date qui habitent à Kiev, j’aime cette culture, les gens sont des amours, j’ai vu des choses pas ou peu accessibles aux touristes. Le pays est extrêmement pauvre, j’ai traversé des bidonvilles, il y a eu des moments très étranges où je n’ai jamais eu de problèmes parce que j’ai eu le luxe de prendre des taxis, mais j’ai reçu des gens dans mon hôtel qui ont été effarés par le luxe qu’ils rencontraient. Pour eux, cela n’existait pas à Kiev. Et que nous ayons passé une nuit, un déjeuner ou un après-midi ensemble, ils me disaient : « je vais avoir du mal à revenir chez moi, ça me perturbe ». Moi, ça me bouleversait. Il y a eu des rencontres qui m’ont vraiment retourné le cœur. C’est la vie, mais avec ce qui se passe avec la guerre actuellement, je ne peux ne pas y penser. 

Vivre son homosexualité en Ukraine, c’est comme dans le film, devoir se cacher, des doubles vies. Est-ce que ce film est là pour servir de porte d’entrée à une visibilité des LGBTQIAP+ ?
Oui, d’autant que le film va être diffusée un peu partout dans le monde. J’imagine qu’en Ukraine on ne va pas pouvoir voir ce film ; ce qui est totalement aberrant, tout comme en Russie, en Chine ou dans certains pays musulmans où c’est juste un enfer d’être simplement qui l’on est. En Afrique du Nord, il va y avoir des moyens plus underground pour que le film circule sous les manteaux mais c’est fou qu’on en soit encore là. Moi je suis visible dans ma vie, perso et pro et tu vois j’étais dans les marchés à une heure de Kiev et en manteau de fourrure avec mes cheveux flamboyants, je voyais bien que j’amusais les gens. Moi, amuser les gens, ça ne me pose pas de problème. Être agressé, c’est autre chose. J’assume les faits, c’est l’habitude. En France, il y a des coins qui sont pires que l’étranger. Quand on est qui je suis, on doit s’armer de tout cela. Mais clairement il y a une double vie et c’est un enfer.

La partie musicale du film t’est dédiée. Sensibles et poignants, ce sont des moments suspendus où tu interprètes des titres, des reprises… une voix, une sensibilité, une signature ? 
Écoute, c’est très drôle parce que depuis que j’ai fait les Crevettes 1 où je reprenais le titre « Boys, boys boys », tous les films que j’ai faits après, je chante dedans. Je me suis même mis à chanter pour « une Femme du monde » avec Laure Calami à la fin du Véronique Sanson, avec Nathalie Baye, je chante Nicole Croisille… Je ne veux pas faire de comédies musicales, ce n’est pas le message, ne nous trompons pas, mais il y a toujours un rapport à la chanson. Je suis chanteur avant d’être acteur, ça me va très bien. Et si les réalisateurs se sont inspirés aussi de notre vie en dehors du film tant mieux. Je suis toujours content de chanter notamment avec ce solo autour de la transformation de « Femmes je vous aime » en « Hommes je vous aime ». C’est génial de faire partager ces plaisirs.

Comment définirais-tu cette « Revanche » des Crevettes Pailletées ? 
Je n’étais pas trop pour ce terme. Je trouve que la vraie revanche c’est de faire un « 2 ». Le film en lui-même n’est pas une revanche, c’est une autre aventure, une autre destination, d’autres sujets soulevés et en fait plus un approfondissement du 1, où l’on en dévoile plus sur les personnages. Être surpris, s’attacher encore plus à eux avec de nouveaux acteurs comme Bilal, les acteurs ukrainiens tous incroyables avec de grands talents… Donc pas de revanche, juste une histoire qui se complète. C’est beau. Et si on s’arrêtait là au lieu de filer vers un 3eme en mode Les Tuche, on éviterait de tomber dans les clichés. 

Retrouvez également Romain Brau sur scène dans son spectacle Romain Brau Allume Les Étoiles, les 29 et 30 juin et en qualité d’artiste invité sur les planches du Cabaret Madame Arthur qu’il relança en 2015.

 

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