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Sextoy, une icone XXL

Jean Jacob

Il y a vingt ans, le 3 février 2002, la DJ Sex Toy nous quittait à l’âge de trente-trois ans, provoquant des torrents de larmes dans la nuit lesbienne mais pas que, tant le personnage qu’elle s’était forgé avait marqué au fer rouge son époque.

Née en banlieue parisienne en 1968, issue d’une famille aisée et doucement bourgeoise, Delphine est une adolescente qui se cherche derrière son look bon chic bon genre, foulard autour du cou et coupe au carré (à mille lieues du style qu’elle va se forger par la suite). Mais c’était sans compter avec l’émergence de la house et de la techno qu’elle découvre à 21 ans, en même temps qu’elle commence à explorer la scène nocturne parisienne. Pour celle qui ne jure que par le rock (David Bowie est son idole) et le rap hardcore, c’est le déclic : on la voit traîner dans les premières raves sauvages organisées du côté de Tobiac ou du Fort de Champigny, elle s’achète une paire de platines et apprend à mixer, tout en cherchant sa signature musicale.

Le déclic new-yorkais

C’est lors d’un voyage à New York en 1995, alors que la Grosse Pomme est encore la mégalopole de tous les possibles, qu’elle va trouver à la fois son style musical et son look qui ne ressemble à aucun autre. En virée au Sound Factory - l’immense club gay et kétaminé où officie le Dieu des platines Junior Vasquez - elle découvre la hard house, une déclinaison plus tribale et mentale de la house dont elle va remplir ses flight cases. Puis croisant une fille dans la rue qui arbore fièrement des points tatoués au-dessus des sourcils, elle décide de l’imiter quitte à devenir accro à l’aiguille comme le confirme Stan, son meilleur ami et agent : « elle n’y allait pas de main morte, comme je la voyais tous les jours, je voyais l’encre se répandre. Le dernier qu’elle s’est fait était un pistolet, signé comme d’habitude par Tintin, son tatoueur préféré. En fait, elle y allait tous les deux mois. Elle commençait une pièce, en finissait une autre ou faisait simplement repasser les traits des plus anciens. »

En route vers la gloire

Elle commence à mixer au Scandalo, un bar lesbien d’un genre nouveau d’où émerge toute une génération de jeunes meufs bien décidées à casser les codes et s’imposer, puis devient résidente pour Radio FG, mixe au Queen ou pour les hystériques Ladies Room, est repérée par Jean-Paul Gaultier qui la fait jouer pendant ses défilés et lance avec la DJ Jennifer Cardini le concept Pussy Killers. Un duo de filles DJ’s, visages recouverts d’une cagoule de catch mexicain et soutien-gorge en cuir, qui mixe hard-house, rap-hardcore, dialogues de films de boules et guitares électriques, bref du jamais vu ! Multipliant les tatouages qui recouvrent progressivement son corps, elle arbore piercings et canines limées en pointe comme celles des prédateurs, se fait grossir les seins en prenant comme modèle ceux de Samantha Fox qu’elle adore, et bouscule le vestiaire lesbien traditionnel, mélangeant fringues baggy issues du rap et vêtements plus féminins tout en faisant dépasser son slip Calvin Klein blanc pour hommes, jouant avec les codes de la féminité comme ceux de la masculinité, bien avant que ce soit la mode. Mais c’est en 1997 que tout se bouscule et où elle va trouver sa maison, le club qui va graver sur ses murs sa gloire éternelle, le Pulp, situé sur les Grands Boulevards, dont elle trouve le nom en référence à ces romans de gare américains qui, pour attirer le chaland, mettaient en couverture des filles dénudés, carrossée et pulpeuses. Pendant dix ans, le Pulp – dont Sex Toy est l’égérie - va rapidement adopter comme bande son l’électro qui fait danser l’Europe, s’ouvrir à la mixité en accueillant les gays puis progressivement les hétéros branchés, adopter une mentalité plus cool et un esprit plus rock & roll et devenir le théâtre vivant d’une faune nocturne comme Paris n’en avait pas connu depuis longtemps. La preuve, on y croisera Björk ou Catherine Deneuve.

We can be heroes

Adepte d’une vie faite d’excès et d’hédonisme en tous genres, pionnière d’une nouvelle génération de lesbiennes bien décidées à se faire voir et entendre, féministe avant-même que le terme revienne à la mode, fluide dans sa sexualité et son genre, pionnière de la génération de DJ’s filles, Sex Toy fut une étoile filante dont la traînée de feu est toujours visible. Une icône qui inspira le roman culte Superstar d’Ann Scott, l’écrivaine Virginie Despentes ou «Le Projet Sex Toy» un documentaire signé Lidia Terki et Anastasia Mordin et une véritable pépite pour comprendre un peu mieux pourquoi Sex Toy fut le symbole du vivre vite et de l’hédonisme et a laissé une trace indélébile sur la nuit parisienne.

Hommage à Sex Toy le dimanche 27 mars 2022 au Rosa Bonheur des Buttes Chaumont.

 

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