Dans le Strobo de décembre, nous avons entamé l’exploration des nouveaux concepts qui agitent le clubbing en allant fouiner du côté des soirées électro libertaires Outre-Rhin et leur adaptation en France. Dans ce deuxième volet, le voyage continue. Embarquement immédiat au cœur de la nuit.
L’impact
PériPate a radicalement changé la physionomie des soirées parisiennes. Son caractère imprévu, trash, libre, a conquis des hordes de clubbers en recherche de quelque chose de plus sauvage, de moins lisse. A commencer par le format d’irrégularité propre à ce rendez-vous. Une rumeur, une annonce sur des réseaux sociaux, des textos qui s’échangent pour confirmer la prochaine date et c’est tout Paname qui vibrait à l’idée d’aller s’encanailler sous le périph. A l’intérieur, la démesure nous assaille. L’esprit underground donne un nouveau terrain de jeu à un public hétéroclite amateur de techno qui tabasse. Dans cet immense hangar en béton mal dégrossi, on adhère à une manière de faire la fête qui a plus de allures de free-party que du club à proprement parler. Être de PériPate, c’est être membre d’une famille bienveillante, tolérance, où le plaisir passe avant tout. Pas de dresscode, juste du respect et une surdose de bonheur ultra communicative. Que l’on y débarque en jogging, en jeans, en jupe pour certains garçons, en cuir, latex à poils ou avec un cockring pour seul apparat, on est tous les bienvenus. On est ensuite pris par l’énergie qui vous happe de toute part. Elle est à la fois amicale, sexuelle, planante. On a comme l’impression l’espace de quelques heures d’avoir quitté Paname pour un saut direct dans le Berlin du Kitty ou du Berghain. Le coté décadent fait le reste. On discute et on chille dans des vieux canapés élimés, on sirote des verres au bar, on s’offre à des paradis artificiels ou ça sexe un peu partout dans une ambiance chaleureuse avec le beat qui ne lâche plus. Mais cette belle aventure a vécu et reste toujours aussi pétillante dans la mémoire de ceux qui en furent les protagonistes.
Deux mondes
C’est à cette même époque les portes de Paris furent le nouvel eldorado des nuits parisiennes. Volonté de rompre avec le coté élitiste des clubs parisiens pas forcément au regard de l’article que le quotidien du soir, Le monde consacra au phénomène en février 2019. Ce qui est certain par contre c’est que la manière d’investir ces friches, ces terrains vagues en bordures de la petite ceinture mélange plus les populations. « Paris a longtemps été l’une des seules métropoles européennes à ne pas s’approprier de friches à sa périphérie », explique le géographe Luc Gwiazdzinski, auteur de l’ouvrage La Nuit, dernière frontière de la ville (Rhuthmos, 2016). Revenons quelques instants sur les raisons de ce désintérêt. Cette particularité vient de l’habitude de consommation des clubs ancrés au cœur de la Ville Lumière. On se déplace de quartier en quartier, à la recherche du club qui correspond à nos attentes. Le Palace, Le Privilège, Les Bains Douches, le Scorp, le Pulp, le Boy, le Rex, le Queen, l’Elysée Montmartre, Le Gibus, L’Enfer furent les temples des nuits LGBT pendant des décennies. Tous les DJ de la sphère électro house y venaient mixer, la foule interlope s’y pressait, les soirées s’enchainaient. Les afters prenaient la relève jusqu’à milieu des après-midis le dimanche, avant que les Gay Tea-Times s’emparent à leur tour des dernières heures du dimanche et nous ramènent au métro, boulot, dodo de la semaine.
Nuit polymorphe
Puis les grosses structures sont venues donner un renouveau aux teufeurs. Matinée Group bien connu des clubbers globe-trotters, a importé son savoir-faire ibérique avec Circuit Festival qui enflamme toujours Barcelone tous les étés avec sa formule gogo-danceurs, gros plateau de DJs et beaux gosses en maillots de bain dans les plus grandes villes mondiales. Paris et sa communauté de clubbers n’y a pas coupé et pour notre plus grand bonheur, avouons-le. C’est toujours bien managé avec des productions léchées, des DJS sets puissants, le cocktail idoine pour cartonner. Les soirées comme LaLeche, Pervert, Sodoma ont ainsi imposé une touche made in baléarique, un son, une atmosphère ultra caliente au clubbing parigot. Mais là encore, c’est le cœur de Paris qui récolte les deniers de ces méga soirées. Quitter l’herbe verte du Paris intra-muros, c’est une autre paire de manche. Rester est la garantie de faire le plein, alors que l’idée d’aller s’amuser ne serait-ce qu’aux portes de Paris ou imaginez passez le périph’ reste pour beaucoup une épreuve. Cet état d’esprit cadre aussi avec la volonté de ces structures rodées au monde de la nuit d’asseoir leur place et leur réputation.
L’ailleurs
En revanche, d’autres plus téméraires ont osé cette aventure. Le T7 installe sur les toits d’un pavillon du Parc des expositions de la Villette avec 1000m2 de dancefloor avec vue panoramique sur tout Paris. Le collectif MU a ouvert La Station-Gare des Mines, une ancienne gare à charbon désaffectée où la scène émergente électro alternative trouve un nouvel espace d’expression. Tandis que de nombreux lieux extérieurs sont repensés de manière éphémère pour accueillir des activités diverses, le dernier en date, les 2200m² du Km25 qui a été inauguré en plein confinement sous le périphérique Nord dans la 19è arrondissement et dans la lignée de La Plage et du Jardin qui ont déjà fait leurs preuves. Ces lieux alternatifs de vie et festif drainent un public TRES éclectique qui redonne du sens à la ville en empiétant sur les zones laissées à l’abandon, tissant du lien avec la petite couronne.
Les sens en veille
Tous ces concepts sont autant de nouvelles formules qui trouvent un bel écho auprès des fêtards qui s’en emparent et en font une étape dans leur vagabondage nocturne. On ne peut que se réjouir d’une offre aussi pléthorique et se satisfaire que ce ne soient pas que des simples feux de paille. En parallèle, il est une tendance qui au sein de la communauté LGBT fait son trou. Ce sont toutes ses soirées qui invitent à faire corps autant avec la musique qu’avec les corps de nos partenaires de dancefloor. Ces nouvelles soirées aux noms plus qu’évocateurs pour certains comme Orgy, Technosterone, The Hole, mais aussi Zoo, Monarch, La Cantina ou encore la dernière en date Tapage repensent la nuit avec dans leur viseur, appréhender au mieux la tension sexuelle qui envahit les pistes de danse pour offrir une expérience globale, sensuelle et orgasmique à tout.e.s. On ne vit plus le clubbing comme une simple sortie, on le vit comme une cérémonie où tous les interdits disparaissent, où l’on célèbre la vie dans une vision plus épicurienne, moins élitiste. Est-ce amplifié par les affres de la situation sanitaire privative, les confinements successifs, les couvre-feux interdisant toute interaction, les fermetures contraintes des établissements mettant en danger ces lieux que nous affectionnons tant, l’isolement qui en découle, les états dépressifs qui nous guettent, en gros l’arrêt de l’insouciance à laquelle la nuit nous convie qui à provoquer la multiplication de ces rendez-vous mêlant danse et sexualité ?
Retrouvez le 3ème et dernier épisode de ce dossier consacré aux « nouveaux formats du clubbing » dans le prochain numéro de Strobo.