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Mugler s'expose en XXL

Jean Jacob

Enfin, l’immense exposition consacrée au couturier Thierry Mugler, ce voyage féérique au cœur de l’univers du créateur touche-à-tout et multifacette qui a créé la sensation à Montréal, Rotterdam ou Munich, fait enfin escale à Paris dans l’écrin magnifique du Musée des Arts Décoratifs.


Né en 1948 à Strasbourg (il a aujourd’hui 72 ans), Thierry Mugler est un enfant solitaire qui se réfugie dans ses rêves, prend des cours de danse qui lui ouvrent grand les yeux sur l’univers du spectacle et suit des cours aux Arts Décoratifs espérant devenir architecte d’intérieur. Tout se précipite quand en 1969, âgé de 21 ans, il rejoint Paris pour réussir mais aussi pour vivre pleinement son homosexualité. Il traîne au Fiacre, restaurant célèbre à l’époque où Saint-Germain des Près est le centre névralgique de la communauté gay, se fait remarquer par les vêtements extravagants qu’il porte et conçoit lui-même et de fil en aiguille, troque sa casquette de décorateur pour celle de styliste en se formant auprès de grandes maisons de couture entre Milan, Londres et Barcelone. Tout en laissant libre cours à ses délires fantasmatiques, ses rêves de femmes puissantes à la féminité exacerbée, il réconcilie classique et moderne, propulse ses « glamazones » sur les podiums. Et ce à une époque, les 70’s, où le mouvement hippie a imposé son uniforme androgyne et fleuri, déclarant avec une insolence rare que «l’élégance c’est du courage et du culot !»

A contre-courant de la couture de l’époque, Mugler impose son univers théâtral et fantasque, comme sa connaissance de l’histoire de la mode qu’il revisite avec provocation. Les coupes sont anatomiques, les chapeaux surdimensionnés deviennent des soucoupes volantes, les épaulettes semblent sorties d’un épisode de Dynastie, les corsets sophistiqués ne se cachent plus, les tailles se font de guêpe, les décolletés plongeants et les cuissardes interminables prennent des allures BDSM ! Tout en s’inspirant de la nature, mais refusant la fourrure ou les peaux animales, Mugler s’amuse et innove, s’inspire des insectes et des reptiles, des oiseaux et des papillons, invente des secondes peaux synthétiques, joue avec le caoutchouc des pneus de camions, l’acier qu’il transforme en bustier, les circuits imprimés qu’il transforme en, justement, imprimés futuristes du plus bel effet. Dans les années 90, Thierry Mugler est une star de la mode, il a contribué avec quelques autres (Jean-Paul Gaultier, Azzedine Alaïa, Claude Montana, Kenzo…) à remettre Paris, délaissé au profit de New York et de Milan, sur la carte de la mode. Il habille les plus grandes stars (de Céline Dion à David Bowie en passant par Jerry Hall et Diana Ross pour n’en citer qu’une poignée), réalise le clip « Too Funky », avec sa brochette de top-models, pour Georges Michael, refuse de créer des vêtements pour les tournées de Michael Jackson ou Madonna mais habille la star du porno Jeff Stryker célèbre pour sa queue immense et ce pendant que ses créations sont photographiées par les plus grands de l’époque comme Helmut Newton, Guy Bourdin, Ellen Von Unwerth ou Pierre & Gilles.

Mais surtout, au sommet de son art, il prend la tête de la division cosmétique de la maison Mugler et lance en 1992, « Angel » et son flacon en étoile qui lui a été inspirée de ses nuits où adolescent il scrutait le ciel guettant cette petite étoile bleue qui lui sert de talisman. Avec cette senteur désormais devenue un classique qui pulvérise les records de vente il réalise son rêve : « fabriquer une fragrance tellement délicieuse qu’on aura envie de la manger. » Avec l’expo immersive « Couturissime », ses nombreuses salles aux déco extravagantes et à la bande son thématique, c’est tout le génie de Mugler qui nous saute aux yeux et dans lequel on se laisse emporter. Un grand cirque coloré qui nous fait regretter le génie qui a arrêté la mode en 2002, vit désormais entre Paris et New York, et s’est forgé à grands coups de chirurgie esthétique un double diaboliquement sexuel appelé Manfred, comme si le couturier avait décidé de faire désormais partie du bestiaire fashion qu’il n’aura eu de cesse de sublimer au cours de sa carrière.

« Thierry Mugler, couturissime » jusqu’au 24 avril 2022 au Musée des Arts Décoratifs, 107 rue de Rivoli, Paris.

 

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