Les lieux strictement communautaires, gay et lesbiens sont de moins en moins nombreux. Certains de ces espaces ferment les uns après les autres, ou modifient leur formule avec une politique plus inclusive, moins segmentante et repliée sur l’entre-soi. Mais pourquoi ?
Place au gay friendly et hétéro friendly ! Que sont devenus les établissements exclusivement réservés aux gays et/ou aux lesbiennes en 2019 ? La question se pose à bien des égards. Il y a bien la Mutinerie dans le centre de Paris, qui reste un haut lieu dédié aux filles mais la tendance est en effet à la mixité des populations ou tout du moins à l’ouverture de deux mondes qui hier encore se regardaient, se côtoyaient, pour les rendre plus poreux aujourd’hui. Oui, n’ayons pas peur des mots : porosité est le terme idoine. Ce qui en apparence, laisse à paraître comme une frontière franchie et un désir d’intégration ou d’assimilation pleine et entière se restreint au fait d’accoler « friendly » aux notions de gay et hétéro pour faire passer un message de tolérance, d’acceptation. Non pas que le souhait premier soit de faire du racolage mais de montrer que les mentalités ont évolué, que le cloisonnement n’a plus lieu d’être, que le besoin de mélanger les orientations sexuelles est au cœur des préoccupations. Alors oui, l’idée même de ne plus faire de différence ne peut être que la bienvenue. Un monde d’acceptation, de tolérance, de bienveillance et de respect mutuel. Mais à bien y regarder, est-ce vraiment le cas ?
Bien entendu, lorsque le Boy puis le Queen ont ouvert leurs portes, ces clubs ont tout de suite été catalogué et étiquetés comme gay. Segmentant de fait la clientèle majoritairement homosexuelle avec des soirées dédiées. Mais les hétéros étaient déjà de la partie à l’époque. Le Pulp, temple des nuits sonores au féminin veillait à ce que la clientèle ne soit pas importunée (avec une ouverture plus large le dimanche soir). Le Marais, quartier historiquement homosexuel de la capitale, regorgeait de lieux identifiés comme gay mais qui n’excluaient pas foncièrement les hétéros à l’exception de quelques rendez-vous où par la force des choses, le concept n’invitait pas les héréros à y pénétrer, ou tout du moins rappelait que l’adresse était gay à la clientèle. Le Dépôt par exemple, plus grande backroom d’Europe, précise depuis sa création que le sous-sol est « men only » ! (comme toutes les backroom).
Tout à y gagner
Ces adresses parmi tant d’autres ont permis à des générations de gay et lesbiennes de pouvoir vivre sans regards désapprobateurs sur leur vie privée, de s’assumer pleinement qui ils et elles sont. Au lieu d’entrevoir ces bars, restaurants, clubs, magasins comme des lieux où les hétérosexuels pouvaient être persona non grata, il faut comprendre que ce sont des lieux qui, dirigés pour les gays et les lesbiennes, ont constitué le cœur d’une économie et d’un écosystème rassurant, sécurisant pour une population qui bien que sortie du fardeau de l’homosexualité vue comme maladie jusqu’en 1981, n’a pas pu jouir des mêmes droits que les hétéros.
Ouvrir cet univers à une mixité de population aujourd’hui, donne à penser que le mariage pour tous, l’ouverture de la PMA, la reconnaissance des enfants nés par GPA à l’étranger par la France fait avancer notre pays dans un véritable Etat de droits envers tous ses concitoyens. Car rien ne nous différencie nous, gay ou lesbienne, d’une ou une hétéro. Rien. Voilà pourquoi, le terme gay friendly prend une autre dimension aujourd’hui dans ces lieux qui s’affichent comme tel. Volonté de conquérir de nouveaux clients, montrer que le vivre ensemble existe, qu’aucun jugement ne sera porté sur un couple de femmes ou d’hommes qui pourrait se tenir par la main ou s’embrasser. Et si on renverse la situation : hétéro friendly. Cela voudrait dire que les gays et lesbiennes acceptent les hétéros. Oui, mais cela n’est pas une nouveauté, car le monde qui nous entoure est hétéro-normé.
Donc ces mentions sont-elles les plus à propos, cela reste à voir à l’usage. Ne devrions-nous pas nous-mêmes faire table rase de ces considérations sommes toutes réductrices et d’un autre temps pour avancer ensemble sur l’unité, le mélange et la cohésion ?
S’ouvrir toujours plus
Plus que jamais, depuis quelques années mais encore plus dernièrement, ce sont de nouvelles valeurs qui s’infiltrent derrière ces concepts de gay ou hétéro friendly, ce sont les questions de genre. La communauté LGBT s’est associée à la multiplicité des genres qui ne se retrouvent pas dans l’hétérosexualité. Le LGBTQQIAAP – Lesbien, Gay, Bisexuel.le.s, Transexuel.le.s, Queer, Questionning, Intersexué.e.s, Asexuel.le.s, Allié.e.s et Pansexuel.le.s – donne à réfléchir. Nos lieux de fête doivent-ils désormais afficher sur la porte de leur établissement : LGBTQQIAAP ou non ? Certains lieux précisent à l’entrée en fonction de leur thématique que les hommes ou les femmes sont interdit.e.s. Nulle volonté de nuire à autrui ou de refaire des distinctions. Simplement l’action concrète d’accéder à des évènements où la binarité n’a plus lieu d’être.
La variabilité des genres et des gens, et donc la diversité, prennent petit à petit leur place dans l’espace festif. Plus tolérant, moins excluant, plus inclusif, les lieux font tout pour permettre à chacun de trouver sa place sans avoir honte de qui il ou elle est. Il n’en demeure pas moins qu’un long travail reste à faire pour permettre cette indifférence qui fait notre richesse !