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Marc Martin, beau menteur

Franck Desbordes, Thomas Buttes

Quand le photographe révèle Benjamin, un modèle à la masculinité plurielle !

A priori, ces deux-là n’avaient rien en commun. Et pourtant ils se sont bien trouvés ! Beau Menteur, c’est l’histoire d’une rencontre improbable entre un jeune modèle, Benjamin, qui commence à faire son trou dans le milieu de la nuit parisienne et Marc Martin, photographe franco-berlinois, bien connu pour ses allers retours entre poésie et pornographie. Vingt-cinq ans séparent les deux protagonistes. Le premier rêve de lumière, le second vise les recoins sombres. Entre eux, un jeu de miroir s’opère. Le résultat ? Un livre et une expo à rebrousse poils des clichés !

 

Qu’est-ce que cache Beau Menteur ? Ou plutôt, qui se cache derrière ce personnage ? Qu’est-ce que l’œil subversif de Marc Martin a déniché dans les yeux bleus angéliques de Benjamin ? La réponse, peut-être, se niche hors-champ. Et c’est bien là tout l’enjeu de ce projet photographique : ne pas se fier aux apparences, souvent trompeuses, des représentations. Beau Menteur est notre coup de cœur tant il joue avec les préjugés et déjoue les travers de la virilité toxique. Si le photographe a choisi un seul modèle (Benjamin, donc) pour incarner les multifacettes qui habitent l’homme, c’est pour mieux explorer l’ambiguïté des schémas binaires. Et s’il a élu Benjamin, c’est sans doute pour ses talents d’illusionniste. Sous sa barbe, brune ou blonde, se cache une sensibilité à fleur de peau !

Dans Beau Menteur, le modèle donne chair à sa propre fiction : agitateur la nuit en bas résille sur une aire d’autoroute et aguicheur le jour en marcel crade dans sa baignoire, Benjamin oscille à l’aise - entre pudeur et provocation - devant l’objectif. Et le photographe jubile. Pour vous mettre l’eau à la bouche, nous avons rencontré Marc Martin.

Bonjour Marc. Nous avons dans les mains ton nouveau livre. Il se présente sous forme d’un coffret. Pourquoi ce format luxueux ?

Parce que la boîte sert souvent à abriter des secrets. Je voulais faire un pied de nez à l’image ternie de la masculinité. Il y a un côté précieux dans cet écrin, quelque chose de féminin aussi. Beau Menteur contient des photographies rugueuses qui ne sont pas incompatibles avec l’esthétique de la masculinité, souvent mise à mal.

 

L’intérieur de cette boîte renferme notamment une série de feuillets qui se déplient donc comme autant de facettes possibles chez l’homme…

À l’heure du numérique, je reste fétichiste du papier. Je vois une similitude entre la peau et le grain d’un beau papier. Entre un parfum sur la peau et l’odeur de l’encre. Dans ce livre, chaque feuillet raconte sa propre histoire. J’aime cette structure discontinue, sans début ni fin. Ce qui ne veut pas dire sans queue ni tête ! Afficher la sensibilité du « mâle » passe par une prise en mains des clichés, comme pour mieux les contourner. Le rapport au touché, les différentes textures de papier, font donc partie de l’aventure sensorielle. On déshabillera soit même le personnage de Beau Menteur. Grâce à ces feuillets, on le fera dans un sens arbitraire, à sa manière et à son rythme.

Dans cette boîte, images et textes se répondent. Comment as-tu procédé ?

Chaque facette du personnage de Beau Menteur est indépendante. Mais toutes les photographies parlent entre elles. La narration de Claude-Hubert Tatot* les rallie sans les relier. Claude Hubert est un historien de l’art qui a le don de mettre en regard images vulgaires et figures classiques. Sa plume apporte à Beau Menteur son caractère et une certaine maturité aussi. Ses mots ne mordent jamais sur mes photographies, ils leur tournent autour, ils leur jouissent dessus ; disons ça comme ça, tiens (rires).

L’érotisme ambigu de tes photographies se prolonge souvent dans tes légendes…

Je ne dissocie pas le support masturbatoire de la masturbation intellectuelle : je trouve qu’ils copulent bien ensemble dans mes images. Si le lecteur prend autant son pied à lire les textes tant mieux, le pari sera gagné.

C’était déjà le cas avec ton précédent ouvrage, Les Tasses**, lauréat du livre d’art au Prix Sade 2020. Pour redorer le blason des pissotières dans l’historiographie LGBTQ+, tu avais marié poésie et pornographie…

Certains porte-paroles de la communauté m’avaient condamné pour ça. La rencontre clandestine dans les toilettes publiques est un pan d’histoire qu’ils auraient préféré laisser sous le tapis. Avec Beau Menteur, qui joue avec les codes rassis de la virilité, je risque encore de me faire sonner les cloches. L’image du « mâle » n’a pas le vent en poupe en ce moment…

Beau Menteur réconcilie-t-il masculinité et sensibilité ?

Je ne pense pas qu’être attiré par les attributs masculins soit malsain. Je ne pense pas qu’avoir une allure masculine te rende toxique. Pour moi, là où il y a un problème, c’est quand le fait « d’être masculin » te donne le sentiment d’être supérieur aux autres. Nous, les homos, on confond souvent liberté sexuelle et affirmation de la masculinité. Comme une réponse aux stigmatisations dont on a toujours été victimes, le rôle du mâle viril est surjoué… Beau Menteur s’amuse avec ça, compose et décompose tout ça. Sa partition est très subtile. Comme dit le sociologue Éric Fassin, rejouer la masculinité, c’est en quelque sorte la déjouer.

Pourquoi avoir choisi un seul modèle pour incarner cette masculinité plurielle ? Et pourquoi Benjamin ?

Benjamin, à fleur de peau sous ses faux airs de petit macho, est un modèle formidable. Son image n’est pas seulement fidèle à celle de son portrait. Il s’invente littéralement dans chaque série. Je n’ai pas réalisé un projet sur lui, mais avec lui. Il a mis son grain de sel un peu partout. Il s’affiche librement, il a le geste fluide. Pour lui, se mettre à poil c’est toujours avec apparat. C’est un feu d’artifice à chaque fois : il fait de son corps en mutation, un laboratoire d’apprentissage artistique. Benjamin maîtrise tant le rapport à son image que j’ai dû aller le chercher au-delà de sa zone de confort. Car je voulais qu’il lâche prise avec ses repères. Comme beaucoup de jeunes aujourd’hui, Benjamin s’est construit sur des modèles extrêmement narcissiques. Pour habiter le personnage de Beau Menteur, il a fallu à la fois détourner ça et s’en nourrir aussi.

Claude Hubert Tatot écrit que sa relation avec le miroir ressemble à une vie de couple…

Si Beau Menteur joue beaucoup avec le reflet du miroir, Benjamin n’est pas dupe face au sien. Il sait parfaitement comment se construisent les fantasmes et les rêves. Il incarne non seulement une utopie mais il a le don de vous faire croire à ses histoires. Pour moi, Benjamin est une graine de star. Un beau mélange entre Marlon Brando et Marlène Dietrich.

Comment as-tu rencontré Benjamin ?

À la terrasse d’un bar dans le Marais, il y a 3 ans. J’ai été marqué par sa grosse moustache et ses rouflaquettes. Elles m’ont rappelé celles de mon père. C’est Jan Krass, l’ami styliste avec qui j’étais, qui lui a proposé une première prise de vue. Je ne me rappelle plus trop la réponse de Benjamin mais je revois son sourire et son aplomb. Un culot naturel comme issu de l’enfance et qui m’a rappelé la mienne, du temps où la moustache de mon père me fascinait.

C’est ce qui t’a plu chez lui, ce côté enfantin ?

Oui, c’est cette dualité, cette forme de sincérité dans l’ambiguïté qui est bandante chez lui. En imposant sa part de féminité, il cherche en lui le garçon. Si j’utilise cette formule c’est que ce projet autour de la masculinité plurielle a pris sa source dans une exposition orchestrée par Frank Lamy au Mac Val (Ndlr : en 2015) et dont le titre avait été emprunté celui d’une chanson de Taxi Girl. (Ndrl : Chercher le garçon). Elle m’inspire encore aujourd’hui. Peut-être que l’idée d’illustrer mes photographies avec des citations puisées dans le répertoire dénigré de la variété française, elle vient de là…

Quelle est ta série photographique préférée dans Beau Menteur ?

Je suis comme je suis, où le corps de Benjamin recouvert d’énoncés à la première personne du singulier renvoie à une double identification. L’intention ici n’est pas de moderniser l’allure de l’homme mais de lui faire admettre sa part de sensibilité, comme une touche contemporaine, comme une transition en douceur vers un monde meilleur : nous sommes Dalida, nous sommes Joséphine Baker, nous sommes Brigitte Fontaine, nous sommes Virginia Woolf… L’anaphore au féminin nous va si bien, à Benjamin et à moi.

C’est quand même la série où Benjamin expose « son service trois pièces » avec le moins de précaution…

Je me fiche de la pudibonderie ambiante. En quoi s’afficher nu relève-t-il d’une quelconque obscénité ? Tant mieux que son entre-jambe soit doté d’un bel attribut ! La frilosité face au sexe dans une société qui place le corps au milieu de tous les enjeux est un non-sens dangereux pour les nouvelles générations. Beau Menteur tourne en dérision cette hypocrisie. Semblant de rien, on vit une période de grande régression sexuelle. Le monde de la culture en général est plus bridé que jamais. Les réseaux sociaux, crées sur les valeurs puritaines des États-Unis, ont laissé la censure s’installer partout et en toute légitimité…

Tu te doutais bien que le trailer vidéo de ton expo allait donc être banni de Facebook ?

Je ne fais pas des images pour qu’elles soient compatibles avec les différents réseaux sociaux. Les gens qui me suivent s’y retrouvent d’ailleurs. J’aime beaucoup ce clip, j’en suis fier. C’est Peter Enhancer qui l’a réalisé pour l’expo : Il n’a pas cherché à recadrer mes images car le sexe de Benjamin fait partie intégrante de l’histoire : « Je suis comme je suis ». La version « uncut » se trouve sur mon site de photographe. (Ndrl : www.marcmartin.paris)

Ton rôle de photographe subversif n’est-il pas encore plus jouissif de ce fait ?

J’ai la chance de ne pas de devoir faire de concessions. Je fais ce qu’il me plait parce que je ne vise pas de reconnaissance institutionnelle, pas de carrière universitaire, pas de partenariat avec une grande marque… Si j’ai du plaisir à mettre en lumière des gens sincères, notamment ceux issus de la scène BDSM, c’est qu’ils sont généreux avec leur partenaire de jeux. Et cette relation compte beaucoup pour moi. On leur colle à tort une sale image au vu de leurs pratiques extrêmes ? Chouette, ils m’excitent les gens qui ont mauvaise réputation. Mettre en scène ce genre de sexualité est un acte fort, politiquement. La pornographie, sous cet angle, est une ressource culturelle sous exploitée. Et la poésie dans le porno, un beau sujet à défendre. J’exprime tout cela clairement à travers Beau Menteur.

Tes séries #Fag et d’autres que toi sont venus, qui traitent de l’injure et de l’intolérance dans l’espace public, ont aussi une portée politique. Est-ce ton histoire ou celle de Benjamin qui s’illustre là ?

On n’est pas né à la même époque tous les deux. Mais c’est la même histoire que Beau Menteur raconte : celle de la différence dans le regard de l’autre. J’ai compris la mienne à l’école, à travers les surnoms péjoratifs que me donnaient les copains de classe. J’étais une « fifille » à la maternelle, une « chochotte » en primaire, la « tarlouze » du collège. Je ne me suis pas recroquevillé mais j’ai grandi avec ça. Aujourd’hui, revendiquer ces expressions à connotations négatives, c’est les vider de leur sens injurieux. C’est faire changer la honte de camp et ridiculiser l’injure à la source. Quant à l’autre série que tu évoques, l’affichage sauvage de Benjamin dans sa petite robe noire, elle démontre que la rue est encore un territoire à défendre pour les minorités : les affiches que j’avais collé n’ont pas eu le temps de sécher qu’elles avaient déjà été déchirées. Il s’agissait surement d’un acte d’homophobie.

Est-ce plutôt le fait que Benjamin porte une robe ou porte une barbe qui a généré ces réactions épidermiques ?

Benjamin porte la barbe comme on porte un accessoire, un bijou corporel. Ça n’a rien à voir avec une quelconque signification historique ou religieuse. Brune ou blonde, plus ou moins bien taillée, sa barbe - comme un fil rouge dans le livre - accompagne ses métamorphoses à rebrousse poils des normes de genre.

Ce livre contient aussi d’intrigantes images issues d’un de tes films avec Benjamin, Vice Versa. Selon la légende, il rend hommage à la figure chérie de ton bestiaire : le cochon. Tu nous en dis un peu plus ?

Non, je ne veux pas trop donner des clés ici. Ce petit film sera projeté dans l’expo. Chacun se fera sa propre idée. Mais, encore une fois, avec ces images en apparence salaces, tout l’intérêt sera de voir au-delà des apparences. Vice Versa questionne le regard porté sur les évidences.

Quels seront les autres points forts de l’exposition ?

J’imagine la galerie Mille Lieux comme un lieu de rencontre et d’échange. L’espace s’y prête dans sa configuration et nous y serons régulièrement, Benjamin et moi. Car pour saisir toute la dimension de Beau Menteur, il faut rencontrer Benjamin. La distance entre qui existe entre l’apparence qu’il donne sur les photographies et son aura dans « la vraie vie » est une expérience à part entière du processus. C’est le jour et la nuit. Voilà pourquoi la durée de l’exposition sera ponctuée de ses performances in situ.

Parmi tes figures récurrentes, Benjamin n’a pas échappé pas au linge sale et aux poils qui collent au c…

Aaahha, bien vu ! -) Les poils qui collent au… corps, bien sûr !! Mais ce n’est pas non plus la touche dominante du projet. Quoi que le poil revêche et le sale en signe de rébellion contre notre période hygiéniste risquent bien de devenir tendance, à force (rires).

Tu as donc d’autres projets en tête ?

Faire voyager Beau Menteur va déjà m’occuper à temps plein ces prochains mois. On va traduire le livre en allemand et partir avec Benjamin exposer à Fribourg et à Berlin d’ici la fin de l’année. Ensuite à Rome, si tout va bien. Après quoi, j’aurai comme projet de me reposer un peu…

 

*Claude-Hubert Tatot, est aussi l’auteur du roman autobiographique Né dans la boucherie d’Ecuisses.

**Les ouvrages de Marc Martin sont publiés aux éditions Agua. Instagram Things_that_stink.

***Benjamin, modèle et performeur, est aussi connu sous le profil Eala_Musaa.

 

Beau Menteur, le livre (sous forme de coffret) :

aux Editions Agua

Disponible à la librairie Les Mots à la Bouche : 37 Rue Saint-Ambroise, Paris 11.

Beau Menteur, le clip (censuré) :

Je suis comme je suis, la bande annonce de l’exposition réalisée par Peter Enhancer, a été floutée pour sa diffusion sur les réseaux sociaux. Découvrez la version non-censurée

Beau Menteur, l’exposition (gratuite) :

Galerie Mille Lieux, 39, rue de Poitou, 75003 Paris.

Du 8 septembre au 10 octobre (du mercredi au dimanche de 13h30 à 20h).

Des performances de Benjamin auront lieu sur place, chaque mercredi. Compte tenu du contexte sanitaire, nous vous recommandons de vous inscrire pour y assister.

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