Articles / Histoire

Ca c’est Palace !

Jean Jacob

En une vingtaine d’années, cet ancien théâtre reconverti en club branché et décadent, a laissé une trace indélébile dans la communauté LGBT française. Retour sur l’histoire mouvementée d’une discothèque que le monde entier nous a envié.

Nous sommes le 1er mars 1978 à la nuit tombée et le tout Paris qui compte se presse en masse au 8 rue du Faubourg Montmartre, qui n’est à l’époque pas la rue branchée d’aujourd’hui, mais un quartier mal famé où les parisiens évitent de se rendre sauf pour se rendre à la célèbre brasserie Chartier. La raison de toute cette ébullition c’est l’ouverture du Palace, une boite de nuit gigantesque inspirée du fameux Studio 54 de New York dont les frasques et les excès en tout genre des célébrités font les choux gras des magazines people. Un nouveau club parisien dont le carton d’invitation indique tout simplement : « smoking, robe longue ou comme il conviendra ». 

Du music-hall au dancefloor

Avant de devenir le nightclub qui va affoler le tout Paris, et résonner à travers le monde entier, le Palace inauguré en 1912 est d’abord une salle de cinéma appelée le Gaumont Color, qui au fil des années, jusque 1940, va alterner films, spectacles, concerts et music-hall accueillant des artistes comme Maurice Chevalier ou les Dolly Sisters. Tout en changeant de nom et de propriétaires de nombreuses fois - devenant successivement l’Eden, le Théâtre du Boulevard, le Palace Music Hall ou l’Alcazar de Paris - avant de sombrer tout doucement dans l’oubli et de fermer à la fin des années 70’s. Abandonné et malgré son délabrement avancé, le lieu est récupéré par Michel Guy (qui n’est pas encore Ministre de la Culture du gouvernement George Pompidou) qui y installe les premières éditions du Festival d’Automne de Paris, tremplin artistique multidisciplinaire, où se tiennent plusieurs pièces de théâtre contemporain.

C’est quelques années plus tard, que Fabrice Emaer, gay flamboyant et figure incontournable du Paris gay des 70’s, décide de racheter le lieu et de réaliser son rêve, celui d’une vie, tout en rénovant de fond en comble le Palace pour le transformer et en faire « la plus belle discothèque du monde ». Pour mettre à bien ce projet pharaonique, et faire du lieu le temple du disco - un nouveau genre musical qui commence à faire danser jusqu’au bout de la nuit les gays - Emaer ne lésine pas sur les moyens et y engloutit tout l’argent qu’il a gagné en fondant le Pimm’s et le Sept, deux restaurants-discothèques gay mythiques des années 60’s et 70’s, situées rue Sainte-Anne, et où ont leurs habitudes des stars comme Yves Saint Laurent, Andy Warhol, Kenzo, Francis Bacon ou Rudolf Noureev. Deux lieux élitistes et hors-de-prix où le Paris gay fortuné danse, boit, drague et se drogue jusqu’à plus soif, pendant que les tapins attendent sur le trottoir et que les clones moustachus de l’époque squattent des lieux plus populaires et moins friqués comme le Colony ou les nombreux saunas installés dans le coin. Devenu un petit baron de la nuit, Fabrice Emaer, jeune styliste et maquilleur débarqué de Lille avec une soif de notoriété et de revanche sociale sans pareille, qui connait déjà le tout Paris qui compte, confie ainsi la rénovation du Palace au célèbre architecte Patrick Berger, la création des décors au peintre Gérard Garouste et le choix du mobilier à son épouse Élisabeth, leur demandant de ne surtout pas se priver et de faire dans la démesure. Effectivement le lieu est une réussite architecturale et design et si le Palace a gardé son ancienne façade Art Déco classée, le reste du bâtiment est d’une modernité époustouflante pour l’époque. On y entre par un long couloir où deux immenses portes ouvrent sur le cœur du lieu où prédomine un immense dancefloor qui fait face à la scène, avec aussi un bar tout en longueur et quelques tables et fauteuils disposés tout autour, même on ne reste pas assis longtemps au Palace. L’endroit comporte aussi un bar situé au premier étage et un troisième palier où sont disposés les loges, les différents niveaux du Palace délimitant des espaces accessibles ou pas selon votre degré de notoriété. 

Un temple dédié à l’hédonisme

Si le lieu a bien failli ne pas ouvrir à l’heure, les travaux virant au drame, les autorisations préfectorales arrivant au compte-goutte, la commission de sécurité se faisant désirer, Fabrice piétinant le nom de Régine, alors reine toute puissante de la nuit, qu’il a inscrit à la craie pour exorciser le lieu, l’ouverture du Palace - où se pressent quelques 2000 branchés subjugués par une Grace Jones chantant « La Vie en rose » perchée sur une Harley Davidson de couleur rose - est une réussite absolue qui va occuper les conversations mondaines dès le lendemain. Habillé de couleurs rouge et or prédominantes, gigantesque par rapport aux petits clubs en sous-sol de l’époque, avant-gardiste avec ses trois lasers qui mitraillent les danseurs, flamboyant avec son énorme boule à facette qui monte et descend au gré de la soirée, le Palace est une expérience sans précédent, une immersion dans un monde enchanté, où les serveurs, plus beaux les uns que les autres, sont habillés par Thierry Mugler, où des écrans géants projettent des photos de gens lambda pris dans la rue, où la scène s’ouvre plusieurs fois dans la soirée révélant des tableaux vivants et décadents, où les néons clignotent au rythme des danseurs, où les fumigènes contribuent à la confusion des corps, où un gigantesque miroir se déploie sur la piste de danse donnant l’impression que le lieu est encore plus immense qu’il ne l’est. Mais ce qui fait aussi la réputation du Palace c’est son DJ : Guy Cuevas. Débarqué à Paris depuis sa Havane natale à 19 ans, Guy est le DJ attitré du Sept où son art du mix, son érudition musicale et son éclectisme font des merveilles. Un des premiers DJs en France à jouer du disco, un nouveau genre musical qui tire ses racines dans la soul et muscle à grands coups de beats langoureux, né dans les clubs noirs et gays des États-Unis, qui va s’avérer être une redoutable machine à danser et s’imposer rapidement comme la bande son de la libération homosexuelle des années 70’s, tout en prônant la mixité sociale, le sexe à gogo, les paradis artificiels et l’hédonisme à tout crin.

Un mélange sans pareil

Ouvert à tous et à toutes – ils suffisait d’être bien looké, sexy, connu ou excentrique – le Palace fait se mélanger les riches et les pauvres, les homos et les hétéros, les stars et les wanabee, les laids et les beaux, les jeunes et les vieux, les excentriques et les conformistes, prophétisant ainsi les paroles du tube de Madonna « Music » vingt ans plus tard : « Music makes the people come together / Music makes the bourgeoisie and the rebel ». Très rapidement le lieu devient un obligé des noctambules et des VIP’s tout autour du monde, on y côtoie des stars comme Mick Jagger, Yves Mourousi, Jean-Paul Goude, Yves Saint Laurent, Chantal Thomas, Frédéric Mitterrand, Jerry Hall et la liste est longue… A la porte, les cerbères redoutables (comme Jenny Bel’Air, Paquita Paquin ou Edwige) décident qui pourra entrer et qui devra faire demi-tour à coups de répliques assassines, les soirées aux thématiques folles et organisées par des stylistes comme Karl Lagerfeld, Claude Montana ou Kenzo se succèdent, des artistes comme Tina Turner, Bette Midler, Gainsbourg, Klaus Nomi, Tom Waits ou Prince (en perfecto et porte-jarretelles) y jouent en concert, les drogues coulent à flot et le lieu sent le sexe à plein nez comme s’en souvient Guy Cuevas : « au Palace tout le monde baisait avec tout le monde ! Hommes, femmes, barmen, il n’y avait que des bombes, tous choisis exprès, comme disait Fabrice, pour que les gens se “rincent l’œil“. Cette liberté a été anéantie d’un coup quand on a commencé à entendre parler du sida ».

Le sida comme trouble-fête

Tout a une fin en effet, et malgré la transformation du sous-sol en club encore plus privé – le Privilège - en 1980, les soirées démesurées, le magazine du Palace qui documente les agapes, la revue Façade qui puise dans ce repaire de jeunes talents (le DJ Philippe Krootchey, les artistes Pierre & Gilles, le vidéaste Philippe Gautier), les fêtes organisées à Cabourg ou Saint Tropez, le Palace commence peu à peu à perdre de sa superbe, délaissé par les branchés qui le trouvent trop populaire et les gays qui ne s’y sentent plus chez eux avec l’arrivée massive des hétéros. La mort d’un cancer en 1983 de Fabrice Emaer est le point de bascule, alors que le Palace accumule les dettes et a déjà déposé le bilan et fermé en 1982. Repris par deux associés de Fabrice, qui n’ont pas son génie de la fête, le club sombre peu à peu dans l’oubli et subit plusieurs fermetures administratives pour trafic de drogues. En 1992, c’est Régine, grande rivale de Fabrice Emaer qui rachète le lieu mais peine à le faire revivre avant de le revendre aux jeunes époux Guetta qui ne sont pas encore devenus les stars de la nuit tels qu’on les connait aujourd’hui.

Ce n’est qu’au milieu des années 80’s, avec les soirées French Touch du génial Jean-Claude Lagrèze et sa bande de créatures hautes en couleur, l’arrivée de la house, les afters Kitkat organisées au Privilège mais surtout le Gay Tea Dance du dimanche après-midi, que le Palace va retrouver un peu de sa flamboyance. Actif de 1980 à 1996, le Tea Dance du Palace va rapidement devenir le must gay de Paris avec plus de 2000 garçons jean moulant, débardeur blanc ou torse nu, bandana dans une poche et fiole de poppers dans l’autre, pecto saillants travaillés à la gym et cheveux rasés de rigueur, qui tous les dimanche de 16h à 22h vont danser en sueur et sans répit sur de la HI-NRG, les premiers disques de house ou de disco joués alors par les DJ’s débutants Martin Solveig, Laurent Garnier, Antoine Clamaran ou David Guetta. Et ce, pendant que les plus excités improvisent des backrooms sauvages dans les gradins à l’étage ! Mais l’épidémie de Sida commence à faire des ravages et les gays tombent comme des mouches, vidant peu à peu le dancefloor, et la magie jamais retrouvée du Tea Dance s’évanouit en même temps que le Palace ferme définitivement ses portes en 1996. Longtemps laissé à l’abandon, le lieu est racheté en 2006 par les frères belges Alil et Haziz Vardar qui, immenses travaux à l’appui, lui redonnent son statut initial de théâtre lors de sa réouverture le 5 novembre 2008 avec une invitée d’honneur, Valérie Lemercier, venue présenter son nouveau spectacle. Désormais passé dans les limbes de la mémoire, le Palace, qui opéra comme un grand mixeur social, chose révolutionnaire sous le septennat à droite toute de Giscard, reste un phare de l’histoire LGBT française à qui des stars comme Patrick Juvet avec son « Paris by night » ou Amanda Lear et son « Fashion Pack » ont rendu largement hommage, sans compter la littérature et le cinéma ! Un lieu mythique dont la mémoire est soigneusement entretenue par une poignée de fidèles, d’habitués et de proches de Fabrice Emaer, dont l’influence sur la société française, et la libération homosexuelle, reste encore à documenter.

 

A lire :

François Jonquet & Jenny Bel’Air : « Jenny Bel’Air, une créature » (Points)

Paquita Paquin :« Vingt ans sans dormir » (Denoël)

Alain Pacadis : « Un jeune homme chic » (Heros-Limite Eds)


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